(Billet 746) – Aïcha Chenna est morte… emportant avec elle son humanité

(Billet 746) – Aïcha Chenna est morte… emportant avec elle son humanité

Tout le monde l’appelait « maman », car comme une mère, elle incarnait une sorte de conscience sereine de la société marocaine… une société marocaine qui a mal à ses femmes, une société marocaine tiraillée entre sa réalité et sa pudibonderie fantasmée. Lalla Aïcha avait décidé de prendre sous sa protection morale toutes ces femmes rejetées, accablées par une société où seule compte l’apparence…

… une société marocaine quelque peu désemparée et en mal d’affection et de compréhension, qui se cherche des « mamans » car avec « Mouy Aïcha », il y avait aussi cette grande dame appelée « Mamma Assia », feue Assia el Ouadie. Des femmes qui ont bousculé les codes, défié la tradition, donné de l’amour, et apporté de la reconnaissance.

Aïcha Chenna n’était ni universitaire ni militante politique, ni intellectuelle et ni encore moins donneuse de leçons. Elle faisait ce qu’elle pensait devoir être fait, simplement humaine, attentionnée, affectueuse, compréhensive, agissant avec efficacité et sérénité, parlant peu et agissant beaucoup, accomplissant bénévolement et avec grâce les tâches délaissées par d’autres, pourtant grassement rétribués pour les faire, en l’occurrence protéger les femmes et les enfants.

Elle savait recevoir, parler, ressentir de l’empathie pour les « fassedate » et autres « oulad et bnat lehram »… en bulldozer de velours et d’amour qu’elle fut, une force tranquille que peu osaient contredire, même les plus vaillants parmi les conservateurs droits dans leurs babouches et armés de leurs convictions qu’ils savent eux-mêmes être en contradiction avec les réalités sociales de notre pays, et souvent de leurs propres familles ! Elle n’avait cure ni du danger ni de la médisance, elle avançait contre vents et marées, répandant le bonheur autour d’elle, son sourire éternel aux lèvres, sa voix douce et sa logique qui faisaient vaciller même les cœurs les...



plus rétifs à toute forme d’humanité et de générosité.

Nul n’est prophète en son pays, et Madame Aïcha Chenna, pourtant très connue au Maroc était inexplicablement et scandaleusement bien plus reconnue, consacrée et décorée à l’international qu’en son propre pays, dont les officiels l’évitaient pour ne pas voir en miroir, à travers elle, l’étendue de leurs turpitudes et l’océan de leurs manquements. Elle n’hésitait pourtant pas à leur rappeler, crûment, les vérités de ce pays :

- 20 000 mères célibataires, un chiffre en croissance de 2,3% tous les ans ;

- 50 000 enfants nés hors-mariage chaque année, dont plus de 8 000 sont abandonnés immédiatement ;

- 24 enfants jetés à la poubelle chaque jour

Ces chiffres sont cumulatifs, ce qui donne à penser pour ceux qui veulent y penser que le Maroc abrite une véritable bombe à retardement qui n’attend qu’une crise pour exploser. Et les crises, il y en a de plus en plus, et la confiance, de moins en moins.

Les politiques parlent beaucoup et ne font rien, Madame Chenna ne parlait pas beaucoup et faisait beaucoup, mais toujours insuffisamment… Tout le monde l’aimait, tout le monde l’estimait, très nombreux sont ceux qui l’avaient côtoyée et qui ressortent leurs photos avec elle et y vont de leurs messages et commentaires sur ce que fut la vie de cette grande dame.

Tous les médias ont rapporté l’annonce du décès et sont revenus sur la vie de Madame Chenna, et à ses funérailles, la société civile était là, ainsi que les « fassedate » et oulad lehram », mais aucun « ould lehlal » parmi nos gouvernants politiques

Aïcha Chenna est morte, et avec elle une forme de conscience de notre société. Repose en paix, Lalla Aïcha… et espérons que ce pays le reste.

Aziz Boucetta

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