(Billet 1040) – PJD et Rassemblement national, des similitudes...

(Billet 1040) – PJD et Rassemblement national, des similitudes...

Oui, il est certes osé de dresser une comparaison ou un parallèle entre un parti dit islamiste, même modéré, au Maroc, et un parti français de droite, très extrême et même extrêmement islamophobe… mais il existe des similitudes, du moins dans la manière dont chacune de ces formations est perçue dans son pays. Le point commun entre ces deux partis est que chacun, chez lui, fait peur, voire effraie des classes politiques habituées à leur confort et à ferrailler avec des adversaires connus, souvent amis, mais c’est aussi de venir, de survenir en période de crise aigue.

Aujourd’hui donc, avec les réseaux sociaux qui surclassent des médias acquis aux forces politiques « conventionnelles », les formations extrêmes ont le vent en poupe, poussées par l’activisme et le dynamisme de leurs légions de sympathisants internautes. Résultat : au Maroc, en 2011 et 2016, c’était l’instant PJD comme en France, aujourd’hui, il semblerait que l’heure du RN ait sonné. Mais outre cela, ces deux partis ont certaines similarités dans la forme, étant entendu que dans le fond, tout les sépare.

1/ Structuration du parti. Comme le disait l’historien britannique Ian Kershaw, il existe quatre conditions pour faire un parti totalitaire, hégémonique, impérieux et impérial : l’existence d’un leader incontesté, survolté, véhément et éloquent (Abdelilah Benkirane pour le PJD, Marine Le Pen, après son père Jean-Marie, pour le FN/RN), une communauté charismatique composée d’un groupe de leaders totalement loyaux et attachés à leur chef, orateurs accomplis et disposant d’assises territoriales inexpugnables, un adversaire/ennemi désigné qui fédère (PAM puis RNI pour le PJD, Emmanuel Macron/migrants pour le RN) et, enfin, un projet simple qui unit et rassemble (lutte contre la corruption et la rente pour le PJD, souveraineté et sécurité pour le RN).

Si on établit un comparatif avec les autres partis politiques, en France et au Maroc, on constatera qu’ils ne fonctionnent pas de la même manière que ces deux partis : leaders contestés ou faibles, communauté de dirigeants douteux ou poussifs, opacité dans les objectifs et contradiction sur les menaces.

2/ En vase clos. Les deux partis fonctionnent en circuits fermés, donnant le sentiment qu’ils vivent à l’écart des autres. En France, le Front, puis le Rassemblement, national était exclu de ce que la classe politique française appelait et appelle toujours l’arc républicain ; on y a ajouté depuis peu la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon (sacralité israélienne oblige), mais le RN reste ostracisé. Au Maroc, le PJD depuis ses débuts est présenté comme un épouvantail, écarté, marginalisé par les autres partis politiques, ses cadres vivant en entre-soi et se tenant à respectueuse distance des autres. Qui les ignorent à leur tour, ce qui arrange tout le monde.

Pour leur part, les responsables du RN, comme ceux du PJD au Maroc, observent des postures agressives à l’égard des autres dirigeants politiques, qualifiés selon la situation ou le personnage ciblé d’incompétence, de sournoiserie, d’avoir unprogramme caché…

3/ La dissimulation, taqiya en arabe, est reprochée aussi bien au RN en France qu’au PJD au Maroc (Macron et Mélenchon aussi sont accusés de taqiya, mais à des degrés moindres). Tant pour l’un que pour l’autre, les accusations de dissimulation tactique (ou stratégique) fusent ou ont fusé. Le RN est accusé d’avoir un agenda soigneusement caché de détricotage de l’Union européenne de l’intérieur, d’établissement de nouvelles passerelles avec la Russie de Vladimir Poutine et de mise en place d’une politique anti-migratoire musclée, y compris à l’égard des binationaux...

d’origine arabe ou africaine ; et le PJD, en son temps, avait été accusé de « rouler » pour la grande confrérie supranationale des Frères musulmans et d’avoir comme horizon politique ultime et unique de participer à la naissance de la Oumma (nation musulmane).

Les deux formations se défendent de ces accusations. On a pu voir que le PJD au Maroc, en 10 ans, malgré quelques erreurs et errements fréristes, n’a rien pu faire, le pays, la monarchie, la Commanderie des croyants et la société faisant face. On attendra de voir, pour le RN.

4/ Intégrité autoproclamée. Ces deux nouveaux venus sur les scènes politiques de leurs pays respectifs, n’avaient jamais gouverné au niveau central ; le PJD y est arrivé en 2011 et le RN y sera certainement aujourd’hui. Sans expérience politique, cela signifie sans compromissions, sans passé ni passifs, et sans ardoises quelconques, ce qui a incité ces deux partis à se présenter comme les plus propres, les plus intègres, les plus à même d’exercer le pouvoir pour le bienfait et le bonheur de tous. Après une décennie aux « commandes », force est de constater que les affaires (sérieuses) concernant le PJD en matière de corruption sont très rares, voire inexistantes ; seuls deux ou trois élus locaux sont inquiétés par la justice et certaines croustillantes affaires de mœurs ont animé le parti dans les années 2010. Et là aussi, on attendra de voir pour le RN…

5/ Procès en incompétence. Les autres partis « conventionnels », au Maroc ou en France, tétanisés par le surgissement dans les sondages et les intentions de vote en faveur des RN et PJD, se sont précipités sur la voie des accusations d’incompétence. Pour les hérauts de ces autres partis, voter pour le RN en France ou le PJD au Maroc expose à propulser des gens sans compétences et encore moins d’expériences dans des fonctions qui requièrent compétence et expérience. On brandit des prises de positions précédentes de ces deux partis, présentées comme des erreurs ou des compromissions, on ressort d’anciennes déclarations décontextualisées de leurs responsables et on insiste pour leur poser des questions techniques complexes pour montrer leur ignorance de la chose publique.

6/ Unanimité contre ces partis. Les classes politiques des deux pays se sont levées comme un seul homme, une seule femme, contre ces deux partis, pressentant « le danger de nouveauté », de réelle « ringardisation » qu’ils présentent pour eux. Dans les deux cas, on a opportunément ressorti les anciennes vidéos des dirigeants « historiques », Le Pen père pour le RN et un Benkirane décravaté pour le PJD. Sur les plateaux télé, on sent que les journalistes ont un parti pris contre les représentants des deux formations politiques, essayant de les piéger, les interrompant souvent, usant et abusant de sarcasmes ou d’allusions et s’attirant les foudres des concernés.

Ces deux partis, dans la réalité, reflètent les puissants courants qui parcourent leurs sociétés mais qui sont exclus de « l’arc idéologique » prévalant, le traditionalisme/conservatisme religieux au Maroc, le souverainisme/identitarisme xénophobe en France. Mais dans les deux cas, ces extrêmes ne sauraient prospérer durablement. Au Maroc, après deux mandats successifs, le PJD a brusquement reflué, usé par 10 ans aux affaires et par des promesses qui n’ont pas été respectées, rattrapé par ses adversaires qui, dans l’intervalle, ont retrouvé des couleurs. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, il se produira certainement la même chose en France pour le RN, quand il comprendra à sa juste valeur la notion de realpolitik.

Aziz Boucetta