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Publié le 07 novembre 2018

Midterms américaines : demi-teintes à mi-mandat par Nicolas Gachon

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Après la victoire partielle remportée mardi par les démocrates aux élections législatives de mi-mandat, Donald Trump va désormais gouverner avec une opposition parlementaire. Pour la première fois, il devra rendre des comptes au Congrès, soumettre ses actes aux lois les plus élémentaires, ainsi donc venu le temps de la « normalisation » de la vie politique américaine.

Toutefois l’issue de ce vote change la donne d’autant plus que le président Trump ne gouvernera plus seul et sera « soumis aux tirs institutionnels nourris des commissions de la Chambre des représentants »

Interrogé par Panorapost, Nicolas Gachon (photo ci-dessous), maître de conférences en civilisation américaine contemporaine à l’Université Paul Valéry Montpellier 3, spécialiste des questions politiques, analyse les résultats des midterms.                                                                                                         

Nicolas Gachon: Les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis sont assez conformes à la plupart des pronostics : les Démocrates ont repris la Chambre des représentants et les Républicains ont conservé leur majorité au Sénat. Peut-être est-ce là une forme de normalisation de la vie politique américaine puisque la plupart des sondages et des commentateurs s’étaient trompés en amont de la présidentielle de 2016. Cette normalisation intègre par conséquent le président Trump qui peut légitimement se prévaloir d’avoir imposé un nouveau paradigme. Trump est certes bousculé mais il n’est pas désarçonné ni même entravé comme a pu l’être Barack Obama lorsque le Congrès avait intégralement basculé dans l’opposition lors des midterms de 2014. Le nouveau Congrès tout juste sorti des urnes est un Congrès « divisé » (divided Congress), à l’image du pays plus que jamais divisé au-delà des clivages partisans, divisé entre blancs et gens de couleur, entre zones urbaines et zones rurales, entre riches et pauvres, etc. De ces divisions, Donald Trump entend bien extraire une nouvelle fois la bonne martingale pour se faire réélire en 2020.

Or les résultats d’hier restent porteurs des rapports de force de 2016 : la Chambre des représentants, perdue hier par les Républicains, est élue au prorata de la population des États, ce qui tend à se rapprocher du vote populaire, perdu par Trump en 2016. Les Républicains conservent le Sénat, lequel représente les États à hauteur de deux sénateurs par État, et c’est précisément sur les États que Trump avait bâti son succès en 2016 via le Collège électoral. Le Sénat est une chambre très puissante qui va notamment renforcer le pouvoir de nomination de Donald Trump, de juges fédéraux voire d’un nouveau juge à la Cour suprême. C’est également le Sénat, dans l’éventualité d’un procès en destitution, qui serait amené à se prononcer sur une condamnation de Donald Trump. C’est au fond et avant tout la campagne des présidentielles de 2020 qui vient de s’ouvrir, et rien ne permet de dire à cette heure que Donald Trump ne sera pas réélu. Le président n’est pas encore désarçonné, loin s’en faut. Tout laisse à penser, compte tenu de son tempérament, qu’il tentera de passer en force et d’user de tous les moyens constitutionnels pour contourner la Chambre des représentants, par exemple en utilisant davantage de décrets présidentiels (executive orders).

Les cieux politiques, cela étant, sont loin d’être au beau fixe. Le président Trump qui se plaignait des médias, quatrième branche du pouvoir, va désormais devoir faire face à une opposition institutionnelle infiniment plus forte. Il sera prochainement soumis aux tirs institutionnels nourris des commissions de la Chambre des représentants à qui il pourra difficilement refuser de soumettre les documents, dont ceux relatifs à sa situation fiscale, qu’il refusait jusqu’ici de produire. Si le Sénat garde la main sur une éventuelle destitution—donc sur une très hypothétique condamnation—du président, la Chambre des représentants pourra désormais voter des chefs d’accusation et tenter d’ouvrir en procès en destitution dont l’impact sur l’image de Donald Trump serait désastreux (on se souvient du procès en destitution de Bill Clinton après l’affaire Lewinsky). Et qui sait, comme cela s’était produit avec Richard Nixon dans l’affaire du Watergate, si quelques sénateurs républicains ne se laisseraient pas finalement aller à voter avec les Démocrates pour destituer Donald Trump ? Il se susurre d’ailleurs à Washington que certains cadres du Parti républicain espéraient secrètement une défaite pour pouvoir imposer une restructuration du Parti et discréditer Trump avant les présidentielles de 2020. Robert Mueller, qui enquête sur les soupçons de collusion avec la Russie lors de la campagne de 2016, fait d’ailleurs preuve d’un silence assourdissant depuis des semaines. Sans doute entendait-il respecter le calendrier électoral et ne pas être lui-même taxé d’ingérence dans la campagne des midterms mais le moment serait désormais propice, une fois les résultats prononcés, avec une Chambre des représentants démocrate, pour enclencher la machine institutionnelle si des révélations devaient être faites.

En termes de politique étrangère, la Chambre des représentants démocrate pourra exercer pleinement son pouvoir de supervision et de contrôle. Des commissions stratégiques (Affaires étrangères, Forces Armées, Renseignement) seront désormais présidées par des Démocrates. La majorité démocrate à la Chambre pourra également créer des commissions d’enquête, assigner des témoins à comparaître et voter des propositions de lois qui entraveront les avancées législatives déjà très laborieuses de l’administration Trump. Ainsi, après l’effroi suscité par l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, ou par le nombre de victimes civiles au Yémen, la Chambre démocrate pourrait décider de voter une loi pour suspendre les accords d’armement avec l’Arabie Saoudite et/ou pour empêcher tout accord sur le nucléaire avec Riad. D’autres revirements seront à anticiper autour des grands dossiers concernant la Russie, la Corée du Nord, la Chine, l’Iran, etc. S’agissant de Gaza, on se souvient également que 70 Représentants démocrates avaient fait pression sur l’administration Trump durant l’été pour qu’elle revienne sur sa décision d’annuler 200 millions de dollars d'aide aux Palestiniens. Que feront-ils désormais ? La donne politique a sensiblement changé hier. Donald Trump va devoir jouer une partition infiniment plus complexe, ce qui requiert beaucoup de finesse politique … et de diplomatie.

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

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