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Publié le 09 mars 2018

Un retour, apaisé, sur Much Loved, par Youssef Boucetta

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En tant qu’étudiant en cinéma aux Etats-Unis, il n’est pas possible de contourner Netflix. Que cela soit par devoir ou pour le plaisir, Netflix a une place de rituel aussi respecté qu’un couscous le vendredi. C’est dans l’une de ces aventures quotidiennes dans l’univers virtuel du service de streaming que j’ai croisé le film « Much Loved » (Nabil Ayouch, 2015). Et c’est en tant que Marocain idéaliste que je me suis donc penché sur ce film et ses qualités esthétiques, juste avant de réfléchir sur l’accueil violent fait à ce film par le public marocain, et un gouvernement non moins hostile.

Ce film, de par sa nature plus lente, directe, choquante mais néanmoins sans artifices, se revendique comme film d’auteur. On confirme facilement cela en observant la thématique osée choisie par le réalisateur, qui évolue devant une audience marocaine prise à l’improviste à ouvrir un dialogue social ardu et incommode sur la prostitution et la corruption, entre autres thèmes. On sent une recherche profonde de réalisme et même de naturalisme ; Nabil Ayouch applique au 7e art le principe de Stendhal (« Le roman est un miroir que l’on promène le long d’un chemin »).

On contemple donc à l’image des plans mouvementés, capturant des visages sombrement illuminés par l’espoir de l’argent, dont la société a dérobé la dignité. On lit dans le texte visuel une teinture ocre omniprésente, tel un rouge rouillé, lié à la nature provocatrice et la performativité de la profession de ces femmes. Cette impression se marie discrètement à la couleur naturelle de la ville de Marrakech. Ces séquences descriptives longues s’apparentent à un documentaire, qui, tout en révélant les rouages internes d’un microcosme social, dénonce subtilement une sous-culture aux valeurs intolérables. Il y a également dans ce film, un agent important, d’autant qu’il est à l’origine de toute la controverse : c’est l’agent provocateur. Ce dernier est introduit tel un outil, dans le but de déconcerter, choquer, et il est même à la recherche d’une certaine ire.

Mais la nature de l’histoire qui se déploie possède des racines communes avec la réalité et ces ressentis sont donc justifiés et recherchés par le réalisateur. Cet hymne à l’honnêteté dans les thèmes au centre de l’œuvre artistique rappelle la filmographie de Pedro Almodovar. Celle-ci, bien que dépeignant une sous-culture plus heureuse et jeune, s’aventure néanmoins dans la provocation, et dessine des personnages en guerre avec les normes sociétales. Nabil Ayouch avec Much Loved ouvre donc la porte à une nouvelle génération engagée à travers le cinéma au Maroc. La qualité artistique de ce film lui a valu d’être dévoilé au prestigieux Festival de Cannes (dans lequel il a été nominé 4 fois) en plus d’une nomination au César de la meilleure actrice pour Loubna Abidar et le prix du meilleur film francophone au festival des lumières de la presse étrangère, entre autres distinctions.

La présence d’une telle œuvre aide à réfléchir aux problèmes et difficultés qui sont dépeints dans cette dernière, pour plusieurs raisons. La fenêtre Overton (définie comme la gamme d’idée qu’un public acceptera) du dialogue social marocain s’étend ainsi vers des horizons plus progressistes et à la hauteur de sociétés plus avancées. L’interdiction du film lui a aussi conféré de la visibilité, fécondant une discussion qui ouvre la voie à un nouveau climat social plus transparent, convivial et solidaire. En présupposant que le seul public pouvant se concentrer à améliorer les problèmes de société portraits dans ce film est le public marocain, on se doit d’observer d’un œil critique la volonté des décideurs quand ils interdisent la propagation de l’œuvre car il semblerait qu’on veuille détourner cette concentration à priori pouvant inspirer des actions positives. On ne devrait jamais sous-estimer la portée entrepreneuriale potentielle de jeunes marocains inspirés, et d’une communauté internationale objectivement inclinée à aider.

Ce film s’applique à révéler les vicissitudes de la vie de quatre prostituées dans les rues de Marrakech, phénomène plus présent qu’on ne le pense. L’histoire refusant de se plier à des subterfuges commerciaux se construit en tant que tableau des personnages oubliés et désespérés du Maroc qui vivent bien loin des projecteurs. Tenter d’éradiquer la représentation authentique de ces microcosmes urbains difficiles, c’est leur enlever l’espoir d’une société consciente de ces fléaux et qui s’efforce à les mettre en perspective. Much Loved a été interdit de projection au Maroc, le ministère de la Communication ayant jugé que l'œuvre comportait un « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l'image du royaume ».

Il convient de noter que Madame Bovary (Roman de Gustave Flaubert, archétype du réalisme) avait été interdit à sa sortie (1856) pour les mêmes raisons. Négliger une communauté aussi large revient à dangereusement sous-représenter un groupe social et cela est accablant pour des femmes qui, laissées une première fois de côté, sont en plus faites les fantômes de notre société. On ne trouve pas ou peu de documentation sur ces personnes dans la littérature où à la télévision, et dans l’océan de médias et d’informations d’aujourd’hui, cela est aliénant. Ainsi, dans une quête de réalisme, ce film offre à ces femmes une voix honnête, franche, vulgaire, mais réaliste et même féministe. En faisant du voyeurisme l’une des caractéristiques de ce film, Nabil Ayouch dénonce de façon fulgurante une vie féminine qui n’a d’autre choix que d’être perpétuellement liée à son physique, principal facteur de sa « valeur sociétale ».

De là une profusion d’images provocatrices, qui dans un élan féministe s’apparentant aux intentions d’Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, assimilent la vie de ces femmes purement à leur corps et leur beauté physique. Pourquoi donc fermer la porte à des formes authentiques d’expression artistique, qui ont la capacité d’agir en agents fédérateurs pour le progrès ?

Par ailleurs, on mène de plus en plus de campagnes contre la corruption, avec des mesures sévères de la police nationale, particulièrement après l’affaire Derham ; il est donc encore plus effectif d’allier un nouvel arsenal législatif à des moyens médiatiques de sensibilisation et éducation sur le sujet. Quoi donc de mieux que le cinéma et ici Much Loved qui offre un point de vue très critique à l’égard de la corruption avec plusieurs scènes qui la dénoncent de façon ostentatoire ? Le policier dans ce film constitue la personnification d’une mentalité faisant partie intégrante de la société marocaine, et qui, née de la société patriarcale que fût le Maroc sous Hassan II, prône l’abus sans impunité.  Ainsi, la représentation violente de la corruption et du viol vient élargir le catalogue de sujets adressés ainsi renforçant l’intérêt du film pour la discussion.

En conclusion, à une époque où les moyens de sensibilisation et de discussion sont plus ouverts et démocratisés que jamais, il faut savoir les utiliser pour le progrès. Lorsque le Maroc prend des décisions autoritaires, censurant une œuvre d’art mouillée dans l’authenticité et les éléments choquants, on fait preuve d’un retard social qui obstrue le développement et se répercute ensuite sur l’économie et la politique. Il est préférable d’embrasser ces modes d’expression artistiques et de les encourager afin de rattraper les défauts de notre société qui doit s’adapter au monde postmoderne globalisé.

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Youssef Boucetta est étuduant au Hampshire College, Massachusetts, en cinéma et entrepreunariat. Contribution rédigée avec l’aide de Laure Katsaros et Josh Guilford

Sources :

 

 

 

 

 

 

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