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Maroc |

Publié le 08 octobre 2018

Moulay Hafid Elalamy showffe sur différentes scènes

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Quelques jours après avoir fait un discours à l’occasion de la tenue de la 1ère Université d’été de la CGEM, une vidéo-montage (très bien faite) du verbatim de l’allocution de MHE tourne sur les réseaux, et il faut reconnaître qu’elle tourne bien puisque tout le monde l’envoie à tout le monde sur Whatsapp, et tout le monde la reçoit avant de la renvoyer… à tous. Une vidéo intéressante à examiner sous plusieurs angles.

Le contexte. Le Maroc vit aujourd’hui une ambiance bien morose, dans une sorte d’attentisme en tout, politique, économique, social. Tout le monde s’accorde à dire que la situation n’est pas bien brillante, et les images des migrant.e.s marocain.e.s en proie aux vagues du Détroit n’arrangent rien. La rentrée est là depuis un mois, et les choses ne rentrent toujours pas dans l’ordre. Plusieurs ministres, dont leur chef, font alors des sorties plutôt timides, pour rassurer, mais sans assurer.

Puis arrive cette université d’été qui donne l’occasion à trois membres du gouvernement de s’exprimer, le chef Elotmani, et les deux ministres des Finances et du Commerce et de l’Industrie, respectivement le tout nouveau Mohamed Benchaâboune et Moulay Hafid Elalamy. Des choses sont dites, mais arrêtons-nous sur le contenu de la vidéo.

Le fonds. « Lorsque vous avez un pays qui va vers les 100 milliards de DH à l’export d’automobile, est-ce que c’est fait par الجنون ? »… « On est un pays particulier, à la fois très développé et très sous-développé »… « Parfois on s’installe dans une sinistrose nationale d’exception »… « Quand je suis à mon bureau et que tous les matins j’ai des Japonais qui me cassent les oreilles pour construire des usines au Maroc… » (celle-là, fallait quand même oser !)… « Etes-vous tombés sur la tête ou avez-vous confié votre cerveau à quelqu’un d’autre ? »… « Nous sommes dans la même embarcation, l’embarcation Maroc SA, et si on n’en colmate pas les brèches, on coulera ensemble » (admirez la métaphore, très actuelle…)…

Le ministre et homme d’affaires MHE s’est essayé au jeu des petites phrases, et force est de reconnaître qu’il s’est exprimé comme un ministre ne le fait que très rarement, avec peu de langue de bois, avec un art consommé de la provoc’, histoire de mettre le doigt là où cela fait mal.

La forme. Le discours a été mordant, puis il a été techniquement repris, imagé, mis en scène par les Eco, un média appartenant à… MHE. Cela signifie que le ministre ne s’adressait pas seulement à son auditoire CGEM-Iscae, mais aux Marocains, puisque sa vidéo est vite devenue virale, portée très certainement par un très secourable appui sur les réseaux. Il y avait une volonté manifeste de mettre le ministre milliardaire en scène…

On découvre alors un autre MHE, plus incisif, résolument offensif, volontiers agressif, et souvent provocateur, voire caustique. Le verbe n’est certes pas très châtié, mais les saillies en arabe sont réussies, et opportunes, et les idées développées sont très claires, et tournent autour d’une seule : « retroussez-vous les manches et go ! ». L’homme rique des « on dit que l’Etat, le gouvernement vont s’effondrer », « on dit que le Maroc va couler », « qui a fait ça, الجنون ? », « les Japonais me cassent les oreilles »… faut oser, et rares sont les ministres qui osent parler comme cela, dans cette nouvelle génération de politiciens qui gère le pays. On use généralement de la langue de bois, ou de l’invective… on plaide parfois le fatalisme ou, hors de toute vraisemblance, on chante le réalisme… Bref, un ministre ne dit jamais tout haut ce que tout le monde pense de moins en moins bas.

Plus encore, le ministre a dit ça en présence de son chef du gouvernement et d’un parterre d’entrepreneurs, comme pour faire passer un message. Mais quel message ? Le Maroc va bien, ou le gouvernement va bien ? On n’en saura (pour l’heure) pas plus.

MHE en 2018. Qu’un ministre dise ça de la manière dont il l’a dit, donnant un grand coup de pied dans la fourmilière de la « sinistrose », est une chose… Que ce soit MHE en est une autre. Pourquoi lui ?

M. Elalamy a eu une année 2018 qui l’a placé sous les feux de la rampe, par deux fois : la transaction avec le Sud-africain Sanlam (1 milliard de $ comme prix de vente de Saham Assurance), et le dossier Maroc 2026. Les deux opérations ont été couronnées de succès, même si la vente de Saham n’est toujours pas conclue, ce qui ne saurait tarder (en principe du moins…) et même si le Maroc a perdu face au trio nord-américain, ce qui n’est pas vraiment une défaite…

Et voilà qu’on remarque la présence, plus que les autres fois, du même MHE à l’université d’été du RNI, fin septembre à Marrakech, quand il dirige l’atelier « j’ai un projet », qui a été particumièrement fréquenté par les militant.e.s du parti. Et là, à la CGEM, il prend la parole en présence du ministre (et très récent RNI) Mohamed Benchaâboune et du… chef du gouvernement Saadeddine Elotmani, en délicatesse avec le RNI !

Au Maroc, il n’y a pas de logique politique, prévisible car cohérente. Il faut lire les événements et, à défaut, il faut en mesurer le nombre, la pertinence, l’opportunité et la durabilité. Si tout cela est concluant, cela signifie que quelque chose se prépare… L’homme qui, voici quelques années, disait ne jamais vouloir faire de politique en fait aujourd’hui de plus en plus, et peut-être même qu’il y a pris goût… Il s’est attiré une réponse cinglante qui a autant circulé sur le web et les réseaux sociaux, à coups de métaphores et d’anaphores, mais telle est la règle du jeu ; « ça va faire jazzer encore, mais on est là pour ça, non ? », comme devait dire MHE quelques jours plus tard au Salon Aitex.

Et lors de ce même salon, le ministre fait une annonce aussi importante que… décalée par rapport à ses divers portefeuilles : « Nous allons former sur les prochaines années 500.000 diplômés chômeurs… 500.000 ». MHE est à son aise avec les autres départements ùinistériels, il parle avec une vision, se dit prêt à ferrailler avec quiconque, se présente en Africain… Un discours désormais plus large que ses départements gouvernementaux, certes nombreux, mais que l’homme a de plus en plus tendance à transcender. Le ministre entrepreneur aux yeux bleus et aux costumes (presque) invariablement bleus n'est plus un bleu en politique, où il se voit un avenir rose...

Un ministre parle, a parlé, et parlera encore… pourquoi, pourquoi lui, et pourquoi maintenant ? On retiendra ces questions des allocutions de MHE à l’université d’été de la CGEM et ailleurs, et on en attendra les réponses.

Aziz Boucetta

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