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Maroc |

Publié le 02 octobre 2018

Fermeture des passages, loi sur l’asile… le Maroc face à un test grandeur nature avant son Agenda sur l'immigration

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De retour de Tanger où ils ont été chassés par les autorités locales, PanoraPost est allé à la rencontre de certains candidats à l’immigration qui sont revenus sur le durcissement de la politique migratoire marocaine où le ratissage mené dans la région du nord a considérablement anéanti les espoirs des migrants, mais pas totalement.

Jean Paul Cavalieri représentant du HCR au Maroc a donné son point de vue sur la situation des migrants mais surtout des réfugiés qui sont aujourd’hui présents sur le sol marocain. Il suggère un traitement plus judicieux de la problématique migratoire notamment une législation spécifique sur l’asile et l’immigration comme le cas de certains pays européens. Reportage.

Depuis quelques temps, l’Espagne a subi des vagues impressionnants d’assauts de migrants qui ont traversé la méditerranée via le Maroc pour entrer en Europe.

Hrig, go-fast, escalades des barrages, attaques des gardes-frontières tous les moyens sont bons pour traverser la méditerranée. Au péril de leur vie, les migrants sont d’une détermination sans limite prêts à tout et pour tout, certains en quittant leur pays d’origine ont tout simplement dit à leurs proches soit « je passe ou je meurs ».

La route Maroc-Espagne est devenue la destination de choix des migrants subsahariens fuyant la pauvreté en Afrique. Jusqu’à présent (septembre), Les autorités disent que le Maroc a empêché 65 000 migrants de traverser en Espagne en 2017.

Le porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi, a déclaré que « le pays ne peut plus laisser son territoire abriter des réseaux de trafiquants d’êtres humains et refuse de jouer le rôle de gendarme de la région ».

Khalfi a déclaré qu’en 2017 les Marocains ne représentaient que 20% des migrants interceptés alors que la majorité venait des Etats d'Afrique de l'Ouest.

La fermeture de la route des Balkans et la répression des migrants en Libye ont poussé de nombreuses personnes à envisager la voie plus sûre du Maroc.

Le Maroc au risque d’être la passoire de tous les migrants - qui se sont vus éconduits en Algérie et en Libye et voulaient faire du Maroc le point de convergence de tous les candidats qui inspirés par l’aventure européenne - a subitement durci sa politique qui a un moment semblait être très laxiste et poussait même les Européens à s’interroger sur le sérieux du Maroc à propos du contrôle de la frontière adjacente à l’Espagne.

Un récent rapport de la CNUCED a épousé les valeurs de la politique de migration du Maroc, dissipant une série de mythes qui l’entourent. Le rapport a maintenu que la mobilité de la main-d'œuvre en Afrique est bénéfique à la fois pour les pays d'accueil et les pays émetteurs.

Le rapport présentait des données prouvant que la migration internationale en Afrique est essentiellement intra-continentale. En 2017, 41 millions de personnes étaient considérées comme des migrants internationaux en provenance, à destination ou en Afrique. Cela comprend 19 millions de personnes résidant en Afrique, 17 millions de personnes résidant hors d’Afrique et 5,5 millions d’immigrés venus du reste du monde en Afrique.

Un mythe répandu est que la migration cause le chômage dans les pays d'accueil. Le rapport dissipe une telle erreur en disant que les indicateurs socio-économiques dans les pays de destination ne se sont en fait pas aggravés. La migration intra-africaine est plutôt un catalyseur de la croissance économique.

Le Roi Mohammed VI, en sa qualité de dirigeant de l’Union africaine sur la question des migrations, a présenté en janvier dernier l’Agenda africain sur les migrations, document non contraignant imprégné d’une approche de codéveloppement des institutions, des organisations de la société civile et des chercheurs africains pour relever les défis de la migration.

L'agenda souligne la nécessité d'exploiter les avantages économiques et sociaux de la migration sur le continent et préconise «une approche basée sur les politiques nationales, la coordination sous-régionale, une vision continentale et un partenariat international».

Cet agenda devrait chercher à faire de la migration un levier de codéveloppement, un pilier de la coopération Sud-Sud et un instrument de solidarité.

Fès le prétexte fallacieux

Aux vues de tous ces jeunes migrants - venus tous de l’Afrique de l’ouest - qui sillonnent les rues les villes marocaines à faire la manche pour se nourrir en attendant de remonter sur Tanger pour une énième tentative, il est à se demander comment ces jeunes ont pu sortir de leur pays sans attirer le moindre soupçon des autorités de leur pays et celles marocaines.

Un détour à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, c’est des centaines de jeunes qui débarquent des vols en provenance de Dakar, Abidjan, Nouakchott, Lagos et autres villes africaines. Munis d’un petit sac pouvant juste contenir deux pantalons et 3 chemises, ces nouveaux candidats à l’immigration répondent être venus en pèlerinage à Fès, ville sacrée de la Tajania. 

Parmi eux, focus sur groupe dont nous tairons les noms et les nationalités qui a élu domicile à Ain Sebaa quartier périphérique de Casablanca. Ils sont plus de 12 personnes filles et garçons dans un appartement de moins de 50 m2 où avec leurs trois filles, un couple d’étranger sub-saharien vivants au Maroc de plus de 14 ans a hébergé cinq jeunes tout juste revenus de Tanger depuis deux semaines où ils sont refoulés par les autorités alors qu’ils guettaient un moment propice pour traverser la méditerranée. Mais leur entreprise n’a pas pu se réaliser car entre temps, les autorités du pays ont carrément fermé toutes initiatives menant dans ce sens.

Traque et déportation des candidats à l’immigration clandestine

Dans la ville du Détroit, la police marocaine a effectué d’intenses raids dans des zones populaires auprès des populations sub-sahariennes où elle a pu transporter des milliers de migrants à l’intérieur du pays. L’initiative des autorités marocaine a commencé depuis juillet 2018, lorsque 800 personnes ont envahi l’enceinte espagnole de Ceuta pour tenter de forcer le barrage. Depuis lors les autorités sont sur le qui-vive car d’autres assauts de ce genre pourraient survenir à tout moment. Et les initiatives concernant le transport des migrants ont été critiquées par des groupes de défense des droits de l’homme.

Toutefois, la détermination des migrants reste intacte, «Nous sommes venus au Maroc pour rester dans le nord jusqu'à ce que le moment soit venu de traverser la barrière de Ceuta. Nous n’avons pas d’autre choix », a déclaré Ousmane (nom d’emprunt), 27 ans jeune diplômé sénégalais.

Son récit, c’est le refrain de tous ses compagnons qui ont passés des nuits dans les forêts de Tanger et se restaurants des restes des restaurants.

« Aujourd’hui des migrants sont toujours cachés à Tanger, certains étaient entrés au Maroc légalement et travaillaient soit comme journaliers, soit comme ouvriers agricoles ou mendiaient dans les rues pour épargner suffisamment pour payer les passeurs en bateau », affirme Cheikh sénégalais de 25 ans, joint au téléphone, dit passer entre les mailles de la police car se couvrant d’un travail de journalier en maçonnerie.

«Certains été arrêtés dans nos maisons tôt le matin, emmenés pour identification dans un poste de police puis menottés et emmenés de force dans un bus», a déclare-t-il.

« Nous avons laissé tous nos effets personnels dans notre appartement loué à Tanger » où il dit être 13 personnes à occuper l’appartement et parfois, ils étaient presque une  vingtaine de jeunes tous des hommes dans cet appartement. «Nous n’avons reçu qu’un seul sandwich lors du voyage de dix heures avant d’être abandonné près de la ville de Tiznit», renchérit Ousmane.

Quelques jours plus tard, le voici ici à Ain Sebaa avec ses amis tandis que leurs autres compagnons migrants embarqués dans le même bus, sillonnent les rues des villes marocaines alors que d’autres avaient juré de remonter vers le nord aussitôt débarqué vers Tiznit «chasse à l'homme noir».

Les rues de Casablanca sont devenues le dortoir des migrants. A Bab Marrakech près de l’ancienne médina, les migrants sénégalais chassés de Tanger dorment à la belle étoile. Dés minuit, des cartons, des nattes, des couvertures sont alignés le long du trottoir adjacent au marché dite de médina. De là les jeunes sub-sahariens passent la nuit et souvent de violents heurts interviennent entre eux au point d’ameuter tous les riverains.

Certains regroupés dans des jardins éparpillés un peu partout à Casablanca ou dans des camps de fortune Ouled Ziane.

Notre interlocuteur montrant un jeune camerounais qu’il qualifie de « brave » est arrivé via l’Algérie. Ce dernier avait tenté d’élargir la barrière de Ceuta en juillet, mais s’était blessé à la jambe. Il a été transporté en bus dans la ville d’Agadir, dans le sud du pays. Il ajoute qu’au cours de leur voyage, le jeune Camerounais lui avait révélé « je resterai ici jusqu'à ce que je reçoive un billet pour retourner dans le nord pour poursuivre mon rêve d'atteindre l'Europe», a-t-il déclaré.

A propos de la présence de certains migrants au Maroc, l'agence frontalière européenne Frontex a déclaré « La présence de certaines nationalités qui, par le passé, étaient principalement passées par la Libye indique que certains flux migratoires ont pu se déplacer sur la route de la Méditerranée occidentale ».

Les associations de droits de l’homme accusent le gouvernement

Les groupes de défense des droits humains affirment que la campagne est un « déplacement aveugle et forcé qui viole la liberté de mouvement. »

Citant des personnalités appartenant à des groupes locaux, Amnesty International a déclaré que quelque 5 000 Subsahariens avaient été embarqués dans des bus sans vérifier leur statut légal et abandonnés dans des zones reculées.

L’association marocaines des droits de migrants a déclaré « l’usage excessif de la force» lors des expulsions. Toutefois, les autorités marocaines rejettent les allégations des organisations de l’homme concernant l’opération de ratissage qui est en train d’être menée toujours dans le nord du pays.

L’Europe remonte ses frontières et se radicalise

Dans le même temps, un débat stérile est en cours en Europe, dans la crainte d'un afflux plus important de personnes issues de groupes d'extrême droite. L'Union européenne, où la xénophobie est en hausse , évite l'idée d'une gestion partagée des migrations, en s'attachant à l'externalisation des migrations par la mise en place de plateformes régionales d'embarquement dans les pays du sud de la Méditerranée mais c’est sans compter les avec les pays du Maghreb qui ont tous rejeté cette proposition.

Toutefois, la migration en Europe a été fortement réduite, mais les médias parlent toujours d'une crise migratoire. Les arrivées en Grèce et en Italie ont fortement diminué. Seulement en Espagne, les chiffres ont atteint 39 000 points de passage cette année.

Le paradoxe c’est que la crise migratoire en Europe est revenue à son niveau d'avant 2015, alors même que la politique migratoire continue de secouer le continent.

Pourtant, de nombreux dirigeants, en particulier dans les partis d'extrême droite, continuent de donner l'impression que l'Europe est un continent assiégé par les migrants, même si les chiffres donnent une image très différente.

La migration est en effet devenue une carte gagnante pour les groupes d'extrême droite qui montent en puissance partout en Europe qui ne disposent pas de programmes convaincants d’après leurs rivaux. L'Italie de son côté veut maintenant supprimer les règlements de Dublin, qui stipulent que les demandeurs d'asile doivent rester dans le pays de l'Union européenne dans lequel ils s'inscrivent en premier et distribuer des migrants dans tout le bloc. Mais les intrus comme le controversé président hongrois Victor Orban et le président autrichien Sebastian Kurz, refusent de partager le fardeau de l'Italie et de la Grèce.

Quid de la politique ?

Le Maroc donne déjà l'exemple en Afrique, appelant à s'attaquer aux causes profondes qui poussent les gens à quitter leurs maisons en quête de la traversée risquée de la Méditerranée. Le pays est le seul en Afrique à avoir lancé une politique de migration qui considère les migrants comme une opportunité et non comme une menace.

«Relever le défi de la migration nécessite une approche innovante permettant d’évaluer les causes, l’impact et l’identification des solutions, notamment en créant des synergies entre les politiques de développement et de migration. Nous devons travailler ensemble pour élaborer un programme africain sur le sujet qui articulerait une vision commune des moyens de traiter la question des migrations sur notre continent et dans les instances internationales », plaide le roi Mohammed VI du Maroc.

En septembre 2013 à l’initiative du Roi Mohammed VI, le Maroc avait lancé la Stratégie Nationale d’Immigration et d’Asile. Pour Jean-Paul Cavaliéri, Représentant du HCR au Royaume du Maroc, « Il s’agit de dire aux réfugiés, ici vous êtes protégés, une la protection légale puisque que vous avez perdu la protection de votre pays, puisque vous avez fui les guerres ou les persécutions où vous avez la protection internationale qui vous est donnée par le Maroc où vous avez le statut de refugié ou de permis de séjour. Vous avez accès à l’éducation aux services de santé, accès au marché du travail ». L’expert onusien explique que cette initiative « donnant l’accès au marché du travail est particulièrement importante puisque qu’elle permet aux gens de s’autonomiser, surtout de ne pas être dépendant de la société d’accueil ». Donc c’est une politique qui est tout à fait généreuse et le HCR est là pour soutenir le déroulement de cette politique, ajoute M. Cavaliéri.

 « Les chantiers c’est la loi sur l’asile qui est cours de finalisation, qui doit être soumise au parlement très bientôt. C’est important d’avoir une loi parce que ça va permettre une pleine appropriation de l’asile par les autorités marocaines qui leur permettra de ne plus dépendre des institutions comme le HCR pour traiter les demandes individuelles, surtout pour les raisons de sécurité. C’est important aussi par ce que les refugiés avec ou sans loi sont présent sur le territoire. Une loi va permettre de gérer ces questions de façon prévisible, transparente et pour l’intérêt de tout le monde y compris de la société d’accueil. A voir les pays qui n’ont de lois sur le refugiés, ils ont vécu une situation plus chaotique d’ailleurs. Si le Maroc parvient à faire passer sa loi ce sera une première dans la région MENA et ce sera un grand jour pour toute la région et ce jour sera porté par le Maroc. », a ajouté le représentant du HRC au Maroc.

Toutefois, le HCR plaide pour la levée de la suspension de la régularisation pour les réfugiés ainsi que la suspension des auditions pour les réfugiés du bureau de réfugiés apatride. L’ONG juge important de reprendre les auditions pour que les réfugiés puissent bénéficier des cartes de séjours qui vont les permettre d’avoir des contrats de travail pour faire vivre leur famille et non les exposer à des activités illégales.

Mouhamet Ndiongue

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