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Publié le 25 septembre 2018

La crise RNI-PJD ne serait-elle pas en fait une crise PJD-PJD ?

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Au commencement, il y avait deux partis qui ont formé une majorité, puis un gouvernement, avec des alliés à eux. Ces deux partis sont le PJD et le RNI et c’était en 2011. Puis, le PJD, en 2016-17, après son éclatante victoire aux législatives d’octobre 2016, n’a pas pu réunir de majorité. Le RNI d’Akhannouch était à la manœuvre, et négociait ce que d’autres avaient appelé un blocage. On connaît la suite : M. Benkirane est parti, cédant la place à M. Elotmani. Mais au sein du PJD, le courant Benkirane est resté, et aujourd’hui, il a frappé. S’attirant une riposte cinglante du RNI.

PJD vs RNI

Le prétexte invoqué par le PJD est la sortie de Rachid Talbi Alami, membre dirigeant du RNI, lors de l’université d’été de la Jeunesse de son parti, tenue à Marrakech le weekend dernier. L’orateur s’en est pris vertement au PJD, mais il faut savoir lire les choses et il est de notoriété publique que les relations entre le RNI et le PJD (d’aujourd’hui, sous la direction d’Elotmani) sont excellentes. La preuve se trouve dans les mots toujours aimables, toujours gentils, toujours courtois et avenants échangés entre Saadeddine Elotmani et Aziz Akhannouch (comme il devait encore le faire cette même soirée, à Marrakech). Mais il reste le reliquat de l’histoire récente, et le goût amer du courant Benkirane au sein du PJD, qui n’accepte pas d’avoir perdu son champion à la tête du parti et du gouvernement.

La sortie suave de Rachid Talbi Alami

Alors, qu’a dit le ministre de la Jeunesse et des Sports ? Il s’en est pris au courant refuznik du PJD, celui de M. Benkirane, soutenu entre autres par MM. Hamieddine et Elomrani. « Au RNI, dit Rachid Talbi Alami, on cherchait un modèle économique alternatif, mais eux, ils attaquaient tout le monde et mettaient tout le monde en doute. Si cela n’est pas leur modèle, alors ils n’ont pas à participer aux élections, mais si, à l’inverse, c’est ainsi qu’ils voient la scène politique, alors là, il y a péril en la demeure. En effet, ils ont commencé en 2010, en doutant du parlement, des partis, de leurs dirigeants… mais ils n’ont pas pu recueillir les suffrages nécessaires pour passer à la seconde phase de leur plan ». Et le même d’ajouter que ces gens du PJD « passent leur temps à attaquer les gens, les éreinter, les clouer au pilori, alors même que les nations avancées exaltent les success story de leurs entrepreneurs et de leurs réussites ».

Le ministre ne s’arrête pas là… « Nous assistons en réalité à une lutte entre deux projets de société, l’un est celui que nous connaissons, dans lequel nous avons grandi, et que nous défendons, et l’autre, un modèle importé, inscrit sous le signe du nationalisme (dans le sens de Oumma, NDT), lancé dans les années 60 et qui a échoué ».

La réponse énervée de Slimane el Omrani

Et c’est là que les choses se sont compliquées, avec une sortie tonitruante du secrétaire général-adjoint du PJD Slimane Elomrani qui, dans un long post sur Facebook ce lundi 24 septembre, a vertement critiqué Rachid Talbi Alami, en suggérant au RNI, puisqu’il est aussi méfiant du PJD, de quitter le gouvernement : « Pourquoi restez-vous donc au gouvernement avec un parti si mauvais, et pourquoi même ce gouvernement resterait-il en place ? Il y a quelque chose qui ne va pas ». Plus, M. Elomrani rappelle au ministre de la Jeunesse l’appui de Benkirane en 2014 quand il avait voulu être élu à la présidence de la Chambre des représentants (et qu’il l’a été) : « Est-ce ainsi que tu remercies M. Benkirane qui, alors chef du gouvernement, avait œuvré à te faire élire à la présidence de la Chambre des représentants, une fonction que tu n’aurais jamais conquise par tes moyens et que tu convoitais tellement ? ». Le secrétaire général-adjoint du PJD va même invoquer, dans un accès d’érudition, la récompense de Sannimar* pour faire comprendre à M. Talbi Alami son ingratitude.

Dans son post, M. Elomrani, fidèle de M. Benkirane, cite deux fois l’ancien chef du gouvernement et du PJD Abdelilah Benkirane, omet de se référer à l’actuel, évoque le cas de M. Abdelali Hamieddine, conseiller et dirigeant du PJD. Voici quelques semaines, en effet, le premier avait repris le second quand il s’était allé contre le RNI.

La riposte cinglante de Mustapha Baitas

Les choses allaient s’arrêter là, quand Mustapha Baitas, député RNI et directeur de son siège, a répondu à Slimane Elomrani, dans le même espace bleu et avec autant de violence, lui reprochant à lui et à son courant « de confondre la politique et la prédication, de verser dans la création d’ennemis, de décider de qui est pur et de qui ne l’est pas, de qui est vrai et qui est faux, de ce qui est halal et ce qui est haram, dans une entreprise de politisation de la religion et de l’instrumentalisation religieuse de la politique ». Il revient sur les accusations de blocage, en en imputant la responsabilité à M. Benkirane qui, avec son parti, s’était alors « donné le droit de choisir qui seraient ses alliés et de rejeter d’autres partis, tout en refusant ce droit à d’autres », le RNI en l’occurrence. « Pourquoi donc vous accordez-vous ce que vous refusez à d’autres ? Détiendriez-vous la vérité absolue ou pensez-vous être à ce point sacrés, infaillibles et transcendants ? », assène M. Baitas, qui conclut : « Si vous montez au créneau, vous nous trouverez en face… Si vous nous traitez avec la courtoisie requise, nous vous rendrons la pareille, et si vous nous attaquez, nous vous le rendrons au centuple ».

RNI vs PJD ou PJD vs lui-même ?

Tout ceci ne serait que joutes politiciennes, pour ainsi dire insignifiantes, entre un Rachid Talbi Alami hardi et volubile, dans son rôle, un Slimane Elomrani en embuscade, comme à son habitude, et Mustapha Baitas, « gardien du temple « RNI… si elles ne révélaient en réalité les premiers échauffements pour les élections de 2021, avec un double enjeu au sein du PJD : remporter les élections générales, avec le score le plus large possible, et reconquérir la direction du parti pour le courant Benkirane, qui existe bel et bien dans les rangs du parti. Pour preuve, M. Benkirane l’a même démenti…

M. Talbi Alami a-t-il été bien inspiré de dire ce qu’il a dit ? Assurément non, même si son apparence ingénue cache un redoutable calculateur. M. Elomrani a-t-il eu la bonne réaction ? Non également, au regard de la cohésion de la majorité, mais oh que oui, pour les luttes internes au PJD, où le courant Benkirane a toujours œuvré à mettre Saadeddine Elotmani en difficulté et d’ébranler sa majorité, au début fragile, mais qui gagne de plus en plus en force.

Le fait que M. Elomrani, qui a publié son statut Facebook, pour qu’il ait le maximum d’audience, ait cité deux fois M. Benkirane qu’il ait évoqué le « blocage » de 2017 et qu’il ait rappelé l’existence d’Abdelali Hamieddine, en plus du fait qu’il ait envoyé hier (par erreur) des messages WhatsApp sur une orientation du secrétaire général, sauf que ce secrétaire général était Benkirane… tout cela montre, voire démontre, une crise interne au PJD, et une lutte de positions assez violente. Cette fois encore, la démarche semble la mise en difficulté interne de Saadeddine Elotmani, qui a publié une directive demandant aux membres du parti « de ne pas réagir aux propos de M. Rachid Talbi Alami, suite à la réaction du frère Slimane Elomrani ». Saadeddine Elotmani parle de réaction de M. Elomrani et non de réponse, celle-ci devant être, selon le secrétaire général, « le fait des instances compétentes », ce qui en filigrane indique que M. Elomrani ne l'est pas.

Le dialogue interne initié par le PJD suite aux fissures du congrès de décembre 2017 montre que tout ne va pas dans le meilleur des mondes au PJD, et le malaise est confirmé par le mutisme des caciques du PJD tout au long du weekend dernier, suite aux propos de Rachid Talbi Alami, jusqu’à cette sortie du secrétaire général-adjoint. Ni Mustapha Ramid, ni Mustapha el Khalfi, ni Lahcen Daoudi, ni personne des dirigeants du parti n’ont relevé les propos de M. Talbi Alami, dont le chef au parti Aziz Akhannouch a bien pris soin de congratuler le chef du gouvernement actuel et de préciser que cette législature doit aller jusqu’à son terme.

Alors, crise RNI vs PJD ou tiraillements internes au sein du PJD ? Il semblerait que cela soit la seconde hypothèse, et il semblerait aussi que cela ne soit pas près de finir…

Aziz Boucetta

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