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Publié le 17 septembre 2018

Darija… tant de brouhaha pour si peu, par Aziz Boucetta

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Ce qui ne tue pas rend plus fort, dit-on… certes, mais des fois, ce qui ne tue pas nous rend (encore) plus faibles. C’est le cas de cette polémique sur la darija. Est-elle stérile ? Assurément, car menée par une opinion publique passionnée et portée par l’émotion, en plus d’être peu informée sur la réalité des choses, en lieu et place des élites bien mieux armées pour se prononcer. L’idée est que la darija est « vulgaire », ou vernaculaire pour être gentil, et que donc elle ne s’enseigne pas. Fort bien, alors faisons évoluer la langue classique…

On remarquera que dans cette affaire, hormis certains avis exprimés par des spécialistes, il n’existe que les extrêmes de ceux qui doivent parler (ministres, intellectuels), et qui observent un coupable mutisme, et de ceux qui seraient avisés de se taire, et qui s’expriment bruyamment. Plusieurs jours après le début de la polémique sur quelques mots en darija dans les manuels, le chef du gouvernement Saadeddine Elotmani s’est exprimé, bien, posément, mais tardivement.

Posons le débat. De quoi est-il question ? De huit mots, pas plus, compris dans le manuel estampillé MEN ; les autres termes ou expressions qui ont soulevé les passions sont le fait d’éditeurs libres, au nom de la liberté d’édition.  On conteste donc le fait d’intégrer des mots en darija dans les supports scolaires. L’argumentaire développé en appui est double et inadéquat, voire déplacé et inexact. On crée en effet l’amalgame entre le Coran, saint et indiscutable, et la langue du Coran, qui reste donc un simple moyen linguistique, appelé à évoluer. Ou à mourir, comme une langue morte.

On dit que l’arabe est la langue du Coran, et que dans ce cas, étant musulmans, nous ne devons pas l’altérer ou y introduire quoi que ce soit qui puisse la déformer, l’enlaidir. Ensuite, on revient sur le fameux adage qui veut qu’on n’enseigne pas une langue vulgaire qui, par définition, ne s’enseigne pas… autant de murailles érigées pour protéger une langue qui n’évolue pas beaucoup et qui gagnerait à le faire. Chez nous autres musulmans, beaucoup de choses sont sacrées, même celles qui ne doivent pas l’être : or, seul le Coran est sacré car d’essence divine. La terre de sa révélation ne l’est pas, pas plus que la langue dans laquelle il a été révélé.

Dans le cas qui nous intéresse, avant d’être arabes (et amazigh), nous sommes d’abord marocains. On se définit par ses appartenances, et l’appartenance nationale vient en premier, avant l’identité culturelle. On peut être amazigh, arabe, juif, musulman, mais on est d’abord, et avant tout, marocain.

Alors, comment inculquer aux plus petits les objets qui appartiennent à leur quotidien, qui relèvent de leur culture propre, la culture marocaine ? Comment leur apprendre ces mots qui ne figurent pas dans une langue arabe puriste et rétive à les introduire ? Pourquoi connaissons-nous le shawarma, le bourak, et même les nems, les pizzas, les hamburgers et les sushis, et ne connaîtrions-nous pas baghrir, ghriyba et briouate ? Pourquoi, comme le dit si justement M. Elotmani, utilisons-nous dans nos manuels d’enseignement de l’arabe des termes comme « technologie » ou « cinéma », et pourquoi devrions-nous proscrire des mots qui relèvent de notre patrimoine immatériel ?

Avec un tel débat, non soutenu par les intellectuels, alors même que l’un des plus illustres, Abbdallah Laroui, avait dit à la télévision que « la langue arabe gagnerait à être enrichie et actualisée », la question est de savoir quelle approche cognitive allons-nous offrir à nos enfants pour qu’ils puissent relever le triple défi de l’instruction, de leur ancrage culturel et de leur efficacité professionnelle ? En introduisant un savant mélange des trois langues arabe, nationale (qu’on l’appelle comme on veut), et étrangère (de préférence l’anglais).

Ou alors, pour abonder dans le sens des puristes marocains de la langue arabe, il leur serait alors demandé de s’approprier la langue arabe, de l’enrichir par les mots et vocables nationaux. Pour cela, et puisqu’on défend la pureté et l’inviolabilité de la langue arabe, il faudrait créer un institut national de la langue arabe, et produire des dictionnaires, qu’on enrichirait chaque année de vocables nouveaux.

La langue arabe aurait gagné à avoir un tel organisme, qui unirait les autres pays arabes. Mais bon, on connaît le sens de l’unité des Arabes. Alors que les Marocains, qui prennent sur eux de refuser à leurs enfants de connaître des mots relevant de leur culture, s’organisent, créent cet organisme, le fassent évoluer, le fassent vivre, l’enrichissent, produisent des dictionnaires. Ou se taisent à jamais quand on enrichit les cerveaux des petits de mots et concepts en darija.

Dans l’intervalle, on débat et on combat. Cela ne nous tuera pas, mais cela nous affaiblira… car, quand après 60 ans d’indépendance, on ferraille toujours pour définir les langues d’enseignement et qu’on rejette toujours sa propre langue de travail et du quotidien, c’est qu’on a un sérieux problème.

Et, par-dessus tout, la vraie question est de savoir si on veut former des cerveaux arabes ou des têtes bien faites, pensant en arabe ou dans toute autre langue qui permettrait d’avancer parmi les autres peuples. Afin de ne pas être cette nation dont l’ignorance est devenue la risée des autres, comme le dit le poème… arabe*.

* يا أمةً ضحكتْ من جهلها الأمم

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