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Publié le 19 août 2018

Bonnes feuilles de l’ouvrage sur le Printemps Arabe, édité par l’OCP Policy Center (3è partie)

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Sur le tour d’horizon des bonnes feuilles de l’ouvrage « Mutations Politiques Comparées au Maghreb et au Machrek 7 Ans après le Printemps Arabe », édité par l’OCP Policy Center, nous proposons ici quelques grandes lignes de la contribution du professeur Abdelmalek El Ouazzani, Professeur, Université Cadi Ayyad, Marrakech-Maroc, qui revient sur « L’effondrement et reconstruction de l’Etat ».

En introduction, l’auteur de cette contribution, Abdelmalek El Ouazzani, Professeur, Université Cadi Ayyad, Marrakech-Maroc prévient qu’à travers ses écrits, il analyse les conséquences de ce mouvement (le printemps arabe, ndlr) qui a touché, à des degrés divers, la quasi-totalité des Etats arabes dont l’une des conséquences majeures a été l’effondrement de certains d’entre eux. Indiquant les degrés de mutations des pays, il explique que quelques-uns ont pu se reconstruire, comme la Tunisie ou l’Egypte, d’autres sont maintenant complètement disloqués, n’ayant comme perspective qu’un avenir incertain sur leur existence même, comme c’est le cas pour l’Irak, la Syrie, la Libye ou encore le Yémen.

Les phénomènes de contestation ne sont pas nouveaux dans le monde arabe constate le professeur qui dans son rappel historique indique qu’il faut se souvenir les révoltes du pain en Egypte, celles de Fès en 1981, après celle de Casablanca en 1965, ou encore les révoltes de Gafsa en Tunisie, celles de Hama en 1982 en Syrie et qui préfiguraient déjà la confrontation entre le régime syrien et les islamistes, de même que celles de Halabja, en 1988, dans le Kurdistan irakien, pour s’en rendre compte. Toutes ces révoltes ont été étouffées par une répression sévère qui montrait que le pouvoir central avait encore du ressort et que l’Etat pouvait sévir et perdurer pour encore un moment.

D’ailleurs, les dernières révoltes sont différentes dans leurs conséquences, dans la mesure où le pouvoir central dans ces pays s’est avéré, excepté au Maroc, incapable de les contenir, et cela a eu comme résultat l’étiolement dudit pouvoir, voire un effondrement de l’Etat, a rappelé professeur El Ouazzani.

Qu’est-ce alors que l’effondrement de l’Etat ?

Répondant à son propre questionnement dont se pose beaucoup d’observateurs, Abdelmalek El Ouazzani répond que ce phénomène de l’apparition / disparition des Etats n’est pas nouveau dans l’Histoire. Rien qu’entre le XIXe et le XXe siècles, que d’empires et d’Etats se sont effondrés, donnant naissance à de nouveaux Etats (les premier et second empires français, l’empire austro-hongrois, l’empire ottoman, l’empire)! Que d’Etats se sont construits sur les ruines d’autres entités politiques, comme c’est le cas des unités allemande et italienne ! Que d’Etats nouveaux sont apparus, comme c’est le cas des Etats américains au XIXe siècle, et les Etats africains et asiatiques issus de la colonisation, au XXe !

En quoi alors le phénomène de l’effondrement des Etats, dans sa version actuelle, est-il nouveau, ou particulier ?

Le professeur rappelle que jadis, l’apparition et la disparition des Etats se faisaient sous les effets des guerres et des conquêtes. L’apparition de l’Etat moderne, en Europe, a été le résultat d’un cheminement historique résultant de guerres et de recompositions incessantes de l’état des forces à l’échelon interne. Il a été le résultat d’un long processus de centralisation politique et de lamination des allégeances périphériques au profit d’une identité collective, creuset des allégeances au profit du centre devenu dominant et de préciser qu’il s’agit d’une construction progressive au long terme.

Les processus de construction étatique et de construction nationale, bien qu’ils soient différents, se sont déroulés de manière presque concomitante, et l’Etat qui en est sorti est un Etat qui s’est consolidé à travers le temps.

De même, la construction du régime démocratique a été tout aussi lente et progressive, aussi bien pour l’instauration du suffrage universel que pour l’intégration de tous dans la citoyenneté. Combien de temps et de transformations, voire de révolutions, a-t-il fallu pour que la démocratie s’installe comme choix politique pérenne en Europe ? Le suffrage universel a été adopté en 1848, en France, mais la femme française, elle, n’a eu le droit de vote qu’en 1944, et bien plus tard en Suisse (1971), ainsi que d’autres pays européens appartenant maintenant au club des démocraties libérales.

Mais si la construction d’un Etat est un processus de long terme, son effondrement peut être aussi brutal et rapide qu’imprévisible. Nous avançons l’hypothèse que ce phénomène toucherait plutôt les Etats nouveaux, créés, dans leur majorité ex nihilo, à la faveur des indépendances. Il s’agirait, en outre, d’Etats pas encore consolidés ; les conditions mêmes de leur naissance ayant constitué le berceau de leurs conditions d’effondrement.

La quasi-totalité des Etats africains (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte et Ethiopie exceptés) et de ceux du Moyen Orient ont été créés par la volonté du colonisateur, qu’il s’agisse de colonisation directe ou de mandats. Le processus construction étatique n’y est pas le fruit d’un cheminement historique menant à celle-ci. Il n’est pas le fruit de la construction d’une identité collective, ancrant progressivement le sentiment d’une appartenance commune à une entité qui serait la nation : celle-ci est restée cantonnée dans un discours idéologique dont la fonction principale était légitimatrice des élites qui le produisaient et des pouvoirs qui s’en servaient. L’Etat est resté, dans ces pays, étranger à la société sur laquelle il exerçait son pouvoir. La société est restée fragmentée, voire déchirée entre d’innombrables identités (clans, tribus, ethnies), souvent utilisées comme autant de soutiens par des gouvernants (Alaouites en Syrie, Sunnites et clans en Irak, ethnies en Afrique) dont le souci principal était de perdurer. Les gouvernants, de même que leurs Etats, ont ainsi souffert d’un déficit chronique de légitimité. Il arrive que les gouvernants soient décriés par leurs peuples sans que cela produise un effondrement de l’Etat ; cela peut aboutir à des révoltes, à des coups d’Etat. L’Etat s’affaiblit et peut chercher à se réformer afin de rétablir un lien avec les gouvernés.

C’est ce qui est arrivé dans de nombreux Etats africains à la fin des années 1980 et au début de la décennie 1990. Mais beaucoup d’entre eux s’étaient complètement effondrés auparavant à l’occasion de crises graves de légitimité de leur sphère publique William Zartman décrit le processus de l’effondrement comme suit :

« Si l’Etat s’effondre, c’est qu’il ne s’acquitte plus de ses fonctions de base. Son territoire ne jouit plus de la sécurité et des approvisionnements nécessaires qu’une organisation doit normalement lui assurer. Institution politique dotée d’autorité, il a perdu sa légitimité qui est en quelque sorte; il a donc perdu le droit d’ordonner et de conduire les affaires publiques (…) les populations ne le soutiennent plus; il n’a plus de pouvoir sur elles, et il n’est même plus la cible de leurs exigences car elles savent qu’il n’est plus capable de leur apporter quoi que ce soit.(…) Lorsque l’Etat s’effondre, le pouvoir échoit à la périphérie; l’autorité locale est à qui veut la prendre, et les agitateurs locaux s’en emparent ».

Tous les Etats, qui se sont effondrés, tels que le Tchad, l’Ouganda, le Libéria, l’Ethiopie, le Zaïre, et plus récemment la Libye, l’Irak, et à certains égards la Syrie et le Yémen, ont, plus ou moins, connu ou connaissent cette situation. Mais avant de s’effondrer, un Etat peut ne correspondre qu’à ce que d’autres théoriciens appellent un Etat « failli », « faible » ou « fragile ». Ces concepts ont essaimé à partir de la crise haïtienne, mais le concept d’État failli apparaît, au début des années 1990, dans les discours géopolitiques anglophones.

Les concepts d’« Etat fragile » et d’ « Etat failli » « établissent une différence entre ce qu’on appelle fragilité et ce qu’on appelle faiblesse d’un État. La notion d’État fragile est en effet plus sensible à une performance sectorielle différenciée de l’État. Le concept de faillite s’intéresse au contraire uniquement à l’absence de structures étatiques ».

Au-delà de ce qui est affiché et des indicateurs qui varient selon les index, cette différence se présente comme une différence de degré entre performances plus ou moins bonnes de l’État, plutôt que comme une différence de nature.

Les indicateurs utilisés pour mesurer le degré de fragilité de l’Etat et son classement dans une catégorie (very sustainable, sustainable, very stable, stable, warning, elevated warning) se fondent sur l’analyse combinée de plusieurs A partir de ces indicateurs, le FSI entend classer les Etats et attirer l’attention sur ceux qui paraissent en danger d’effondrement. Mais ces indicateurs empiriques s’avèrent souvent inopérants puisque parmi les pays qui présenteraient, selon le rapport de 2016, le plus grand degré de fragilité figure des Etats comme le Maroc, la Tunisie, les Maldives, le Mexique, la Serbie ou encore la Bosnie Herzégovine ; ce qui ne paraît pas très fondé.

Il nous semble, quant à nous, qu’il faudrait chercher les causes de la fragilité d’un Etat dans les conditions mêmes de sa construction. Celles-ci peuvent receler les prémices de son effondrement potentiel.

Les conditions de la naissance aux origines de l’effondrement potentiel

Plus que le monde arabe, c’est l’Afrique qui a fourni le plus de matière aux théories avancées pour expliquer l’échec des nouveaux Etats issus des décolonisations. Tout a été essayé : la modernisation défaillante, le manque d’institutionnalisation, la tradition, la culture, l’autoritarisme, etc. Mais l’« ethnicité » a été le facteur le plus utilisé pour expliquer l’imperméabilité des sociétés africaines à la marque de modernité politique qu’est l’Etat. Le « fait ethnique », entendu dans son acception d’acteur collectif et infra politique, en termes historiques, géographique et structurel, a longtemps été retenu comme le principal, sinon le seul facteur explicatif de l’échec de la construction étatique en Afrique, continent qui a connu le plus grand nombre de cas d’effondrement de l’Etat. Ce facteur, avec son pendant tribal et confessionnel, a également été utilisé pour analyser les crises et conflits à répétition que vivent de nombreuses sociétés africaines, et, depuis quelques années, les sociétés arabes.

Dans le monde arabe, le Liban a été un terreau favorable à l’utilisation de telles « théories ».  Pendant longtemps, les analystes, toutes écoles confondues, ne sont pas parvenus à sortir du cadre ethnique et de l’incapacité des diverses composantes sociologiques (ethnies, tribus, clan, confessions) à vivre ensemble dans un espace étatique jugé inadéquat et inadapté à la complexe diversité qui caractérise les pays en question. Ils ont longtemps soutenu l’idée, devenue paradigme, que cet état de fait était la conséquence du colonialisme, du découpage arbitraire du territoire et des populations qui a fait que des ethnies, autrefois unies, se trouvaient dispersées entre plusieurs Etats, ou que certaines se trouvent obligées de vivre dans un seul et même espace, tout en étant obligées de partager une identité (nationale cette fois-ci) qu’elles n’ont jamais revêtue. Ce paradigme a été repris, avec d’autres, pour expliquer l’éclatement des sociétés arabes en Libye, en Syrie, au Yémen et en Irak, voire au Soudan. Nous ne disons pas qu’il s’agit là de fausses hypothèses. Nier la nouveauté du fait étatique (moderne) pour ces sociétés serait faire abus à l’histoire. Mais, en faire le seul facteur explicatif des crises et conflits politiques que celles-ci vivent serait créé soit même un obstacle essentialiste, au sens bachelardien car on se condamnerait à ne voir les choses qu’au travers de ce seul prisme. Il faut se garder d’approcher la diversité dans les sociétés plurales, où l’Etat et la nation ne sont pas encore consolidés, et où les communautés primaires (famille, clan, tribu, ethnie…) restent encore très prégnantes et disputent les allégeances des individus et des groupes à l’Etat, comme on l’approcherait en Europe ou en Amérique du Nord.

Nous rappelons ici une définition, somme toute ancienne, de J.S. Furnivall selon laquelle une société plurale est celle qui est composée de deux communautés, ou plus, qui vivent l’une à côté de l’autre au sein d’une même entité politique. La notion de diversité dans des sociétés « détribalisées » est forcément de nature différente de celle vécue dans des sociétés encore à fond tribal ou clanique qui se doublent de diversité religieuse. Cette diversité, dans une société démocratique est également ressentie de manière différente de ce qu’elle est dans une société inégalitaire, non démocratique et où les ressources publiques sont accaparées par une partie de la société, à l’exclusion des autres.

Du coup, la diversité vue par l’Unesco est, me semble-t-il, idéalisée car que peut-elle signifier en Irak pour un chrétien, un sunnite ou un chiite, pour ne prendre que cet exemple? L’Unesco définit la diversité comme « une force motrice du développement, pour ce qui est de la croissance économique et comme moyen de mener une vie intellectuelle, affective, morale et spirituelle plus satisfaisante. Or, que signifie cela pour les franges de populations qui s’estiment exclues du pouvoir et des ressources auxquelles il donne accès à cause de leur appartenance ethnique, confessionnelle, régionale ou linguistique ?

Comment alors expliquer le caractère pathogène de cette diversité ? Nous disons « pathogène » car la situation que cette différence produit n’est pas saine « et n’engendre dans ce type de sociétés qu’une situation conflictuelle. Mais alors, ce caractère pathogène, est-il inhérent à la nature plurielle de ces sociétés, ou bien est-il le produit d’autres facteurs qu’il va falloir identifier ?

Ceci ne peut être fait que par un retour sur l’histoire même desdites sociétés. Mais, vu que la majorité des sociétés du monde est quelque part plurielle, celles où lesdites différences engendrent le plus de conflits violents sont les sociétés du Moyen-Orient et d’Afrique, y compris la Libye, et sont toutes des sociétés où l’Etat est le fruit d’une création ex nihilo.

Une diversité pathogène

Si l’on se référait à l’histoire africaine ou moyen-orientale, on se rendrait compte que la quintessence du caractère pathogène de la diversité est la même bien que les configurations historiques des deux régions soient différentes. Au-delà du fait que les Etats du Moyen-Orient aient été, tout comme les Etats africains, le fruit de création ex nihilo, comme nous l’avons rappelé plus haut, nous relèverons que depuis leur islamisation, ces sociétés ont vécu sous l’autorité d’empires musulmans, des Omeyades aux Ottomans, ou, localement, sous l’emprise de royaumes et principautés au caractère patrimonial.

Et nous savons tous, avec Max Weber et S. N. Eisenstadt que ce qui caractérise les empires, c’est justement le fait que les composantes sociologiques ne sont ni obligées d’adopter une identité collective, autre que celle qui est la leur, ni de renoncer à leurs solidarités primaires ; la seule chose qui était exigée d’elles, c’est l’allégeance au prince et à l’empereur. Les empires n’auront donc en rien contribué à créer une identité collective chez les populations diverses qu’elles gouvernaient. Si distinction il y avait au sein des empires musulmans, c’était celle qui consistait à distinguer les sujets musulmans des autres, auxquels était reconnu le statut de dhimmi, c’est-à-dire de protégés, statut qui, au fur et à mesure de l’expansion musulmane, s’est élargi aux autres confessions alors que n’étaient, en principe, concernés que les « Gens du Livre », c’est-à-dire Juifs et Chrétiens.

Dans la configuration patrimoniale448 de l’autorité, celle d’avant les Etats nations modernes, aucune composante ne pouvait revendiquer le droit au partage des ressources puisque celles-ci étaient collectées pour le seul compte du Prince. Mais, dès lors que l’on substitue au Prince le peuple souverain et que l’on lui dise qu’il a droit aux richesses de son Etat, le rapport à la chose publique change, et les attentes deviennent revendications. Cet état de choses est le corollaire de l’Etat moderne.

L’Etat moderne terreau de la compétition pour l’accès aux ressources publiques

Il faut relever, à ce niveau, une variable déterminante dans la nature même des conflits vécus par les sociétés depuis leurs indépendances, à savoir l’émergence d’un Etat moderne où la maîtrise du pouvoir reste la clé de tout accès aux ressources publiques, ce qui donne aux conflits dans les nouveaux Etats leur nature propre.

La diversité dans les pays européens, qui sont des Etats démocratiques consolidés, ne peut pas produire les mêmes effets, ni la même intensité que dans les sociétés non européennes. En Europe, ou en Amérique du Nord, par exemple, le débat se limiterait, en dépit de quelques épisodes violents, voire sanglants, à relancer le débat sur les droits (humains, démocratiques, l’immigration, l’intégration, l’assimilation, le communautarisme ou le multiculturalisme) alors qu’ailleurs, il dépasse ce cadre pour devenir un conflit pour le pouvoir, étant donné que l’enracinement des valeurs démocratiques est encore très faible, pour ne pas dire quasi inexistant.

La modernité politique, telle qu’elle a été institutionnalisée dans l’Etat- Nation, loin de contribuer à l’élimination de « la Communauté » au profit de « la Société », pour reprendre les concepts de Ferdinand Tönnies, n’a fait qu’exacerber les sentiments d’appartenance traditionnels et rendre plus violentes les actions et réactions de type communautaire puisqu’il ne s’agit plus de faire allégeance à un prince ou un empereur mais de revendiquer un droit au pouvoir de décision dans l’Etat et une part aux ressources publiques.

Le système démocratique moderne, dans sa version représentative, ne pouvant satisfaire une telle revendication, le recours à la violence est alors considéré comme une voie alternative pour y arriver. La démocratie représentative dans les sociétés plurales, connaissant une diversité ethnique ou religieuse prononcée, une forte majorité et une faible minorité, ne peut que produire un despotisme de la majorité tant craint par des théoriciens de la démocratie, à commencer par Tocqueville, en passant par Arent Lijphart, ou encore Robert Dahl. Et lorsque la différence religieuse entre en action, et qu’elle fasse resurgir des animosités, jamais oubliées, les conflits deviennent encore plus violents ; les exemples d’Irak (Sunnites/Chiites), du Kosovo (Musulmans/Chrétiens orthodoxes), de Centre Afrique (Chrétiens/Musulmans), de Syrie (si on intègre la composante wahhabite et la diversité des franges de l’opposition), peuvent fort bien corroborer une telle hypothèse. Il s’agit dans tous les cas de construction inachevée de l’Etat.

 

Mouhamet Ndiongue 

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