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Maroc |

Publié le 11 juin 2018

Le vent du boycott emportera-t-il le gouvernement ?

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La campagne de boycott à l’origine mystérieuse est la première manifestation de masse en ligne dans le royaume qui, pour rappel, a savamment échappé aux soulèvements du «printemps arabe» de 2011. Ce boycott dont on cherche jusqu’à présent le vrai mobile et les initiateurs n’a pas encore révélé tous ses secrets. Ce qui est visible actuellement, en revanche, n’a presque rien à voir avec cette campagne méthodiquement menée, où une corrélation non évidente peut mener à l’assimiler aux  manifestations qui ont éclaté dans certaine zones du royaume (Al Hoceima,  Jerada…)

Récemment, le Fonds monétaire international a félicité le Maroc pour l'ouverture de son économie, ce qui a permis d'attirer des investissements de grandes multinationales telles que Renault, Boeing et Bombardier et d’autres encore, sans compter l’attraction de la Chine qui devient de plus en plus présente dans les investissements du royaume.

La campagne lancée le 20 avril vise la plus grande entreprise laitière française, Centrale-Danone, les stations-service Afriquia détenues par le groupe Akwa du ministre de l'Agriculture et milliardaire Aziz Akhannouch et la marque d'eau Sidi Ali. Ces sociétés sont considérées comme les symboles d'une économie captée par de grands groupes liés à une élite commerciale et politique, qui rappelle à certains l’époque des « Tsars ».

La diversité de ces cibles semble être un stratagème pour brouiller les pistes qui pourraient être décelées très vite. Des pages Facebook de plus de 2 millions d'utilisateurs avec des infographies (photos et vidéos) minutieusement travaillées et onéreuses, ont soutenu la campagne qui vise à exprimer la frustration que beaucoup de Marocains disent ressentir par rapport à leur situation économique.

« L'objectif de ce boycott est d'unir le peuple marocain et de parler d'une seule voix contre les prix élevés, la pauvreté, le chômage, l'injustice, la corruption et le despotisme », lit-on sur l'une des pages du boycott.

Les effets politiques

 Pour l’instant, aucun groupe politique ou société civile n'a revendiqué la campagne. Généralement, on  s’attribue le mérite d’une chose après l’avoir complètement terminée et jusqu’ici, pas de revendication, donc on doit supposer que les initiateurs n’ont pas fini leur œuvre. Sans doute attendent-ils la fin du ramadan pour lancer l’assaut final ? Mais l’agenda ne joue pas en leur faveur, car après le ramadan qui a vu les ardeurs des « boycotteurs » diminuer, l’enchainement de la Coupe du monde Russie 2018 ne plaidera pas pour eux non plus, du fait que les toutes attentions seront orientées vers les performances des lions de l’Atlas.

En faisant un monitoring, on se rend compte que le gouvernement et les états-majors de partis politiques commencent à vaciller à cause des tensions que ce boycott commence à engendrer : démission de ministre Lahcen Daoudi et de vives interpellations du gouvernement qui, pour beaucoup d’observateurs, a déroulé une gestion calamiteuse de ce boycott, et dont le départ est même demandé par le PAM. Lahcen Daoudi qui a pris la décision de « démissionner » selon la version officielle sera-t-il l’hirondelle qui annonce un séisme politique, lequel apparaît devient de plus en plus imminent (peut être après le 13 juin, jour du vote FIFA pour le Mondial 2026).

 En tout état de cause, M. Daoudi a quitté un gouvernement qui part en déconfiture, et dont la majorité commence à s’essouffler et va vers l’implosion.

Des réactions timorées

A part Centrale Danone, les entreprises Afriquia et Sidi Ali n'ont pas détaillé l'impact du boycott sur leurs entreprises mais plusieurs magasins d'alimentation ont déclaré avoir vendu moins de lait et d'eau, produits des entreprises sous le feu du boycott. « Depuis le début du boycott, mes clients optent pour d'autres produits laitiers », nous ont déclarés plusieurs épiciers de Casablanca.

Un sondage Panorapost-Medias24 réalisée par le cabinet VQ  a révélé les chiffres du boycott : les localités, les supports de campagne, la tendance sur l’impact de chaque produit, le dynamisme de chaque personne et la typologie des individus boycotteurs.

Le gouvernement qui semble toujours être dépassé par le phénomène a déclaré que le boycott nuisait au secteur agricole et aux familles des petits fermiers fournissant du lait, un groupe estimé à 600.000 personnes. Il a exhorté les citoyens à « comprendre la situation », a-t-il même supplié.

Cette semaine, il a introduit un plafond des prix pour le carburant avant que le chef du gouvernement Saadeddine Elotmani n’exhorte les entreprises à baisser les prix des produits de première nécessité, tout en prenant ses distances avec les autres responsables qui avaient qualifié les boycotteurs de gens illusoires, voire d’ « écervelés ».

Un porte-parole de Centrale Danone, s'exprimant à la télévision nationale, a reconnu un impact sur les ventes sans plus donner de détails. La compagnie a déclaré qu'en raison du boycott, et malgré sa baisse temporaire des prix, elle avait décidé de réduire de 30% la quantité de lait qu'elle collecte auprès de 120.000 agriculteurs.

Cela affecterait également son propre personnel car la compagnie a déclaré qu'elle va geler les recrutements et mettra aussi fin aux contrats CDD, sans préciser exactement pour quelle période ; cela pose aujourd’hui un problème de transparence dans la publication des chiffres de certaines multinationales implantées hors de leur maison mère.

Les Eaux Minérales d'Oulmes, fabricant de Sidi Ali, a transporté environ 80 personnes par semaine dans les montagnes de l'Atlas afin de convaincre les consommateurs que ses prix sont équitables, tout en appelant le gouvernement à baisser les taxes.

Absence de régulateur

Le Maroc avait connu des manifestations en 2011, qui avaient conduit le roi Mohammed VI à accepter des réformes constitutionnelles relativement larges, notamment la délégation de plusieurs pouvoirs à un gouvernement élu. Récemment, les manifestations à Jerada, al Hoceima … ont montré  des signes d'une dissidence persistante, bien que le gouvernement soit parvenu à circonscrire la tension.

Néanmoins, les autorités ont fait du royaume une destination stable pour les investissements étrangers, mais le boycott et les protestations récentes pourraient miner cette politique. De janvier à avril 2018, l'investissement étranger direct dans le pays est tombé à 6,77 milliards de DH (712 millions de $), contre 8,16 milliards à la même période l'an dernier, soit une baisse de 17,1%.

 « Le boycott va au-delà de la baisse des prix pour exprimer un ras-le-bol face au faible pouvoir d'achat des citoyens , imputé entre autres aux liens entre le pouvoir politique et les affaires », ont repris en chaine les internautes sur Linkedin .

Khalid Debbarh, Associé Gérant de Fide Consulting a révélé à Panorapost qu’« une bouteille d'eau minérale coûte six dirhams, plus que dans certains pays européens, bien que le pouvoir d'achat des Marocains soit beaucoup plus faible», et il ajoute que « les marques ciblées sont perçues comme des leaders du marché qui s'engagent dans une fixation des prix anticoncurrentielle, créant un oligopole ».

L'appel au boycott a incité une enquête parlementaire sur les prix du carburant, qui a révélé que depuis que les subventions aux carburants ont pris fin en 2015 - un mouvement salué par le FMI - les bénéfices des distributeurs de pétrole ont augmenté.

Total Maroc, troisième distributeur du pays, a réalisé un bénéfice de 879 millions de DH en 2016 contre 289 millions de DH l'année précédente.

Tous les distributeurs « vendent au même prix à la consommation dans différentes régions marocaines », a déclaré sur Reuters Idriss Azami, chef du groupe parlementaire du PJD, qui conduit le gouvernement de coalition. « Ceci est préjudiciable à la concurrence », a-t-il constaté, ajoutant qu'un régulateur de la concurrence actif était nécessaire.

Le Conseil de la concurrence a été inactif parce que les autorités n'ont pas nommé de nouveau conseil après la fin du mandat de l'ancien en 2013, a déclaré son de côté son président Abdelali Benamour, blâmant ainsi des groupes d'affaires non spécifiés pour le manque d'action. « La nature a horreur du vide : en l'absence d'un Conseil de la concurrence actif, les citoyens ont réagi au boycott », a insisté Benamour.

Au parlement, l'opposition issue d'une coalition de partis de gauche a appelé les distributeurs de carburant à rembourser ce qu'ils ont appelé des profits « non éthiques » d'une valeur de 17 milliards de DH. Ce qui augure davantage de tensions avant le « séisme» qui sera donc le traitement de choc pour recadrer les choses et le gouvernement, comme quoi le vent les emportera

Mouhamet Ndiongue

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