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Publié le 18 mai 2018

Le séisme, on y est !, par Aziz Boucetta

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Cela fait maintenant plusieurs mois qu’un débat a cours dans ce pays… dans les salons d’abord, puis aujourd’hui au sein de l’opinion publique. La question est simple, pour aller droit au but : faut-il ou non gouverner avec (ou faire gouverner) les technocrates ? Puis, on remplace « technocrates » par RNI, et on se déchaîne. Au-delà des querelles de personnes et des cabales personnelles masquées par des considérations éthiques, il est utile de revenir sur quelques fondamentaux. Et au-delà des débats et des combats, n’oublions pas ce terme de séisme dont plus personne ne parle, bien que depuis quelques semaines, on y soit plongé en profondeur.

1/ Les technocrates. La question de les voir aux affaires revient depuis au moins un quart de siècle, et la technique avait été inaugurée par le roi Hassan II. Pourquoi avait-il fait cela, et pourquoi son fils le roi Mohammed VI a-t-il continué de le faire ? Si Hassan II avait voulu gouverner avec des technocrates (des gens compétents, sur-diplômés, mais n’appartenant à aucune formation politique, et donc moralement illégitimes), c’est qu’il était arrivé au terme de ses manœuvres avec les partis politiques de son époque et que les autres, que les partis issus du mouvement national appelaient des « hizbicules », n’étaient pas au point.

2/ L’offre politique. Aujourd’hui, il en va autrement, et le contexte est différent. Aucun parti ne fonctionne convenablement, mais le PJD est là, et il domine de la tête et des épaules. C’est dangereux pour une démocratie naissante et balbutiante. Il faut au moins un autre parti pour assurer une offre politique. L’Istiqlal a besoin de temps pour reprendre ses couleurs et le PAM était là, il a perdu, et il disparaîtra, tôt ou tard. Le RNI le remplace, peu ou prou. Il faut s’en accommoder.

Constatons, quand même, que le tir groupé contre Akhannouch et le RNI a commencé à une période où ce parti et son nouveau président ont commencé à engranger des points sur la scène politique nationale et à convaincre médias et réseaux de leur action. Avec un PAM qui ne tient encore que par le parfum de ses élus, et un RNI qu’on est en train de mettre en pièces, c’est la voie ouverte vers un leadership unique et triomphant du PJD. Le PJD n’est pas un mal, il est un parti respectable, mais seul, en position dominante, caracolant loin devant les autres, il constituerait un danger pour notre juvénile démocratie.

Toutefois, le RNI présente une tare rédhibitoire dans la réalité marocaine ; il est constitué en grande partie d’hommes d’affaires prospères, voire riches, qui cristallisent les rancœurs des pauvres, parce qu’ils n’ont rien et comptent au quotidien leurs rares sous, et des riches, confrontés à des luttes d’intérêts, ou tout simplement emportés par l’envie. Les gens du RNI doivent donc faire la distinction entre leurs affaires et leurs occupations et charges politiques, afin de clarifier leur situation. De plus, ils doivent se défaire de leur « autorité du millionnaire », qui ne peut aller de front avec la pertinence et l’éthique du politique.

3/ L’argent et le pouvoir.  Oui, leur liaison est périlleuse, surtout quand les institutions ne sont pas pointilleuses et que l’opinion publique est peu sourcilleuse. Or, si les institutions tardent à encadrer le travail des politiques (comme le Conseil de la concurrence qui n’en finit pas de se morfondre), l’opinion publique est de plus en plus attentive à ce qui se passe.

Le problème n’est pas de faire gouverner des hommes d’affaires, mais de ne pas les voir strictement encadrés par le droit et contrôlés par la loi quand ils gouvernent. Si cela devient le cas, il serait même salutaire pour ce pays d’accorder leurs chances aux hommes d’affaires car il faut convenir que les politiques ont montré leurs  cruelles limites en matière de savoir-faire économique, jusques-y compris le très populaire PJD. L’entrepreneur, lui, a montré sa compétence, sa propension à prendre des risques et sa prédisposition à calculer ses actes et à créer des richesses, dont le Maroc a tant besoin. Mais il doit être contrôlé.

4/ Le boycott. On ne le dira jamais assez, cette campagne a été à double bande. Une population avec des revendications légitimes, mais des donneurs d’ordres inconnus, avec des visées autres que celles des consommateurs. En témoignent les vidéos coûteuses, les clips aux paroles rudes, les clics et les claques assénées à l’envi à des personnes précises, en plus d’articles écrits au vitriol, mettant en cause la technostructure économique et le palais, et surfant sur des (contre) vérités  faciles et à même d’enflammer les gens.

Ce boycott est destructeur et détruit, dans un pays qui doit se construire et se construit.  Ce boycott met le feu, et un pyromane sait quand il démarre son œuvre, mais il ne sait jamais ce qu’elle deviendra.

5/ Haro sur les Akhannouch, Elalamy et les autres. Ce qui se produit actuellement sur la scène politique, au sein de la société et dans cette campagne de boycott montre qu’au-delà de la cherté de la vie et des très légitimes revendications populaires, c’est à une véritable cabale qu’on assiste.  Si l’objectif de la campagne, en l’occurrence la lutte contre les prix, était très clair dans les remarques et les interventions dans les réseaux sociaux, les vidéos mises en ligne montrent que ce sont les personnes qui sont visées, et essentiellement ceux du RNI, réels (Akhannouch, Elalamy) ou supposés (Miriem Bensalah).

Que vient faire, par exemple, la transaction Saham-Sanlam dans cette affaire, et pourquoi accable-t-on autant un Elalamy, si ce n’est pour des raisons inavouables, bien différentes que celles avancées, en remuant de fausses informations sur cette vente aux Sud-africains ?

6/ La communication de crise. Nos politiques ont montré leurs très graves défaillances en matière de communication de crise. Les ministres Boussaïd et Akhannouch, par leurs sorties respectives ce 24 avril, n’avaient pas pris la mesure de leurs propos ni de l’ampleur de ce mouvement de boycott. Mais ils étaient dans leur rôle, et défendaient leurs départements. On ne peut le leur reprocher. On peut, en revanche, leur tenir grief de ne pas s’être exprimés après, de ne pas avoir corrigé le tir une fois l’adhésion populaire (et bourgeoise) acquise à la campagne.

De la même manière, le gouvernement, au lieu de comprendre et d’expliquer le phénomène, a préféré menacer en insistant sur la loi, sa rigueur et les sanctions qui pourraient être prises. C’était aussi maladroit qu’idiot, car cela a autant envenimé les choses qu’accentué le rejet des institutions.

7/ Remarques… Le problème dans ce pays est que ceux qui doivent s’exprimer ne le font pas, par nature ou par calcul, laissant ainsi la voie libre aux détracteurs qui s’acharnent au nom de la vertu qu’ils sont par ailleurs les premiers à piétiner. Mais le populisme a des facilités que la raison ignore. Et la haine, cette si dangereuse, périlleuse, destructive haine, s’installe au sein de la société.

En novembre, le roi Mohammed VI avait parlé de « séisme », et on avait pensé que ce séisme s’était limité au limogeage de quatre ministres. Loin s’en faut… Nous sommes au cœur du séisme, qui s’exprime dans les coulisses des humeurs et des rumeurs, dans les couloirs des prétoires, dans les fils d’actus des réseaux sociaux, dans les règlements de compte aussi sourds que violents.

Le chef de l’Etat, pour sa part, s’est mis en retrait durant plusieurs mois, mais il guette… il observe les loups sortir de leurs tanières, et les choses sont de plus en visibles, pour qui veut voir. A quand l’arbitrage ultime, et les décisions finales ? C’est le second été consécutif que le royaume entame, secoué par une crise sociale nationale, d’envergure. Nous entrons dans la période des discours royaux, et la réponse à cette crise devrait y intervenir.

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