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Publié le 11 décembre 2017

Ottomans, Driss et Joha à la manœuvre au PJD, par Moussa Matrouf

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Comment expliquer la décision de Driss Azami Drissi d’accepter d’affronter Saadeddine Elotmani pour la fonction de secrétaire général du PJD autrement que par l’indication qu’il sera désormais son rude opposant au sein du parti, en rupture avec le sempiternel slogan du « soutien apaisé, clairvoyant et fondé sur le conseil » ?

Quoi qu’il en soit, le chef du gouvernement Saadeddine Elotmani a remporté la majorité des suffrages des congressistes du PJD, en recueillant les voix de 1.006 électeurs, qu’on peut désormais appeler les Ottomans (ou « otmaniens »), contre 912 votants « benkiraniens » pour son challenger Driss Azami Drissi. La montée de ce dernier n’avait pas du tout été prévue par le bon Docteur Elotmani, passé maître dans la compréhension des psychés des gens, mais point de leurs cœurs, par essence rétifs à toute forme d’analyse !

Elotmani a frôlé la défaite dans cette élection du secrétaire général, de la même manière qu’il avait perdu sa fonction en 2008 lors du 6ème congrès, quand personne alors n’avait pensé que Benkirane allait  lui « dérober »  ce second mandat à la tête du PJD qui était, du moins pour Elotmani, chose acquise ! Et là est précisément le point fort du parti des islamistes institutionnels qui a, encore une fois, une fois de plus, marqué sa supériorité et remporté une autre victoire au sein d’un champ politique exsangue et atrophié…

Les Ottomans ont dû abattre un obstacle aussi dur que rude, en l’occurrence celui du très charismatique Abdelilah Benkirane… Et malgré cela, cette victoire pourrait n’être que provisoire car il est possible que l’ancien chef du gouvernement revienne au prochain congrès et ravisse pour la deuxième fois –après 2008 – son deuxième mandat à Saadeddine Elotmani… même si l’Histoire ne se répète pas toujours, contrairement à ce que l’on prétend bien trop souvent !

Les 912 voix portées sur le nom d’Azami Drissi sont considérées comme celle de Benkiraniens, car le nouveau président du Conseil national n’est qu’un faire-valoir de l’ancien chef du gouvernement, qui en avait fait, un jour de janvier 2012, son « clou de Joha* » au ministère du Budget dans son premier gouvernement où l’Istiqlalien Nizar Baraka avait la haute main sur l’économie et les finances… Et lors de cette élection du chef du PJD, le même Azami Drissi a aussi failli être encore un « clou de Joha » de Benkirane à la tête du parti, un « clou » qui aurait été le dernier planté dans le cercueil du gouvernement Elotmani, voire dans celui du parti tout entier qui allait alors sombrer dans les « ténèbres » de la discorde, corde au cou !

Benkirane a eu néanmoins le bon geste en offrant à son tour le cadeau qui lui avait été présenté par ses partisans, en l’occurrence une lanterne en verre, à son successeur, « pour qu’il en prenne soin »… sachant que cette lanterne a été à deux doigts de s’éteindre définitivement !

Le PJD, donc, a brillamment réussi à éviter « la glisse de Driss », évitant au même Driss de donner son nom à cette glisse en forme de crise, après qu’il ait emprunté son nom au fondateur des Idrissides et à son fils le fondateur de la ville de Fès, dont il est devenu maire !

Alors… Pouvons-nous dire aujourd’hui que la page est tournée, que l’affaire est close, que les crayons seront rangés et l’encre séchée, au profit en en faveur des « Janissaires ottomans » ?

Le fait que, numériquement, les Benkiraniens soient de force quasi égale à celle des Ottomans, ainsi qu’on a pu le constater lors du dernier Conseil national et aussi du congrès général, indique une ligne de fracture très marquée, désormais, au PJD. Ainsi, par sa victoire étriquée avec un petit 52%, Elotmani est appelé à réussir une double mission, à la tête du gouvernement et à la direction du parti… et pas seulement devant le roi Mohammed VI qui l’a désigné à la place de Benkirane à la présidence du gouvernement et qui a favorisé son accession – ou son retour – au secrétariat général de son parti, mais aussi devant le peuple, qui a mis le PJD en pole position aux élections législatives de 2016 et avant, de 2011.

Ces derniers mois, nous avons vu comment le PJD a plié lors des scrutins partiels, et cela pourrait indiquer un reflux du parti dans l’opinion publique, qui s’étendrait encore si le PJD ne se reprend pas et s’il ne réussit pas son challenge au gouvernement et dans les collectivités locales, et essentiellement dans les villes qu’il administre…

Dans l’intervalle, il est possible, il est probable que Benkirane, si Dieu lui prête longue vie, revienne au 9ème congrès et attende Elotmani au tournant, le questionnant lui et ses partisans sur son bilan gouvernemental et sur ce qu’il a fait de son héritage et du conseil posthume du Dr Abdelkrim Khatib « Et cramponnez-vous tous ensemble au "Habl" (câble) d'Allah et ne soyez pas divisés » (3 : 103) que l’ancien chef du gouvernement et du PJD a offert au nouveau chef du gouvernement et du PJD !

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Moussa Matrouf  est journaliste et chroniqueur à Mowatine.com (traduction de Panorapost.com)

* Joha est un héros populaire arabe, connu pour son humour et ses facéties. Le « clou de Joha » est un clou planté dans une maison vendue à un homme par Joha, qui avait tenu à garder l’usage et la propriété de ce clou. Depuis, il en usait comme il le voulait, privant l’acheteur de la pleine propriété de son bien.

 

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