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Publié le 02 décembre 2017

Abdelilah Benkirane, suite et fin… récit d’une chute, par Aziz Boucetta

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Et finalement, le Conseil national du PJD, communément désigné comme son « parlement », a décidé d’interdire à l’ancien chef du gouvernement et secrétaire général la possibilité d’un 3ème mandat, qui lui aurait permis de rester en fonction jusqu’en 2021. Le coup est dur, et le camouflet est rude, et s’apparente davantage à un désaveu qu’à une décision technico-juridique. Récit et explications d’une fin de carrière qui aurait pu être meilleure pour cet homme qui aura, quand même, marqué la vie politique du pays sur les 10 dernières années. Mais qui ne finit pas dans l’apothéose qu’il avait imaginée, malgré les pleurs et malheurs de ses inconditionnels.

Abdelilah Benkirane est secrétaire général du PJD depuis 2008, année où il avait vaincu Saadeddine Elotmani. Depuis ce temps-là, et durant trois longues années, le nouveau secrétaire général a sillonné le pays, martelé ses discours, malmené ses opposants et bousculé la classe politique.

Survient le printemps arabe, qui change la donne, et propulse le PJD et son chef, qui en a eu une grande part. Commence alors une longue période, cinq ans, où nous avons vu une tornade occuper la fonction de chef du gouvernement. Des hauts, des bas, des combats et des débats, toujours à son avantage. Des décisions, tantôt heureuses, tantôt ravageuses, mais un « quinquennat » bouclé, malgré toutes les rumeurs de démission.

Pourquoi donc la chute a été aussi rude, car il s’agit bien d’une chute, et elle est effectivement rude ? Plusieurs facteurs expliquent cela.

Une mauvaise lecture de la constitution

Dans la loi fondamentale, le chef de l’Etat dispose d’un pouvoir aussi large qu’effectif, et cette constitution a été adoptée à la quasi unanimité, sans contestation. L’ancien chef du gouvernement, et désormais futur ancien SG du PJD, le disait bien dans ses discours officiels (« Sa Majesté est mon chef »), mais agissait à l’inverse. En effet, selon l’expression consacrée, il était chef du gouvernement du lundi au vendredi, et opposant le weekend. A quoi, à qui peut-il donc s’opposer, étant chef du gouvernement, qu’à celui qui est hors et au-dessus le gouvernement ? Au roi, qui a eu, constitutionnellement le dernier mot.

Une incapacité à lire la réalité politique

Octobre 2016. L’élection législative se tient, et le PJD s’y classe premier, avec 125 sièges. Cela ne lui confère pas de majorité absolue. Il doit donc composer, et surtout ne pas s’imposer car il n’a pas été vainqueur, mais premier. Ce qui est différent. Abdelilah Benkirane va voir le nouveau président du RNI Aziz Akhannouch, qui lui soumet ses conditions. Draconiennes ? Oui, car les deux hommes ont un contentieux et quand Benkirane rencontre celui dont il avait dit pis que pendre, ce dernier se montre intransigeant. Ainsi est faite la dure loi de la politique, comme on l’a vu en Espagne, et comme on le voit en Allemagne.

Une disposition à semer le trouble

Il ne l’a jamais dit clairement, mais le sens y est, et les hérauts de sa bonne parole sont légion (médias « amis », réseaux sociaux, communauté charismatique au PJD…). Le « blocage » de la formation de son gouvernement est téléguidé par le « tahakkoum », et l’Etat a engagé une révision sur les acquis de 2011. Or, le fait est que, hors les chefs de l’Istiqlal et du PPS (œuvrant à sauver leurs situations en s’arrimant à Benkirane), le chef du gouvernement désigné inquiétait la classe politique par ses pulsions dominatrices. En posant ses conditions et en imposant de nouveaux partis, Akhannouch voulait se protéger de la personnalité (trop) forte de Benkirane, prompt à personnaliser un pouvoir, qu’il ne détient pourtant pas. Alors il sème le trouble, mais tombe dans le trou.

Une cabale solitaire

Un ténor du PJD, narrant les négociations de 2013 entre Benkirane et le RNI, pour remplacer l’Istiqlal, nous a affirmé que le chef du gouvernement avait alors dit à ses pairs dirigeants de « s’estimer heureux si le PJD ne garde que la présidence du gouvernement ! ». Il est comme cela Benkirane… Il a goûté au pouvoir, et ne voulait plus s’en défaire, faisant donner ses porte-parole officiels et surtout officieux. Et que le Maroc ait connu de grands événements ou de grandes crises fin 2016 et début 2017, ne l’a absolument pas conduit à mettre de l’eau dans son breuvage. Cop22, el Hoceima, adhésion du Maroc à l’Union africaine… autant de grands moments que le Maroc a vécu sans gouvernement. Benkirane roulait pour lui.

La classe politique ulcérée a mis en garde Abdelilah Benkirane, puis les médias, las de la tournure que prenaient les choses, puis ses propres amis à la direction du PJD, puis le chef de l’Etat lui-même… Rien n’y a fait : Benkirane était enfermé dans sa logique et, croyant en Dieu, il a cru en lui-même et s’est considéré comme incontournable. Il a eu tort.

Un double désaveu

Le PJD marque par son sérieux, la pertinence et la rigueur de ses débats et de la (presque) réelle démocratie interne. Cependant, le fait qu’il ait tangué pour  et au point de transgresser la loi et sa morale politique en envisageant le vote pour un 3ème  mandat montre que le PJD a finalement  tous les gènes politiques marocains, à la recherche du zaïm pour les uns et des honneurs pour plusieurs autres. N’eût été Ramid, dans son rôle, qu’il a triomphalement tenu... Et en le tenant, et en le menant à bout, il a infligé à Abdelilah Benkirane un second désaveu, après celui du palais, tombé abruptement le 15 mars dernier.

L’ancien chef du gouvernement a donc été désavoué aussi bien par le haut, constitutionnellement, que par le bas, démocratiquement. Et aussi par la conscience du PJD, en l'occurrence le MUR, idéologiquement.

Les qualités de Benkirane

Benkirane est honnête et charismatique. Sa chute en deux temps était prévisible car il n’a pas su ménager le haut tout en pensant s’être aménager le bas. Mais ni l’un ni l’autre, à la longue, n’ont goûté ces talents, car ils sont insuffisants pour être un homme d’Etat, genre politique dont le Maroc a besoin. Abdelilah Benkirane est un excellent orateur, et il est intègre. C’est sans doute très avantageux, mais c’est insuffisant pour bâtir une carrière politique et une stature d’homme d’Etat.

Le PJD grandi

Le PJD est encore le seul grand parti arabe à débattre de la sorte, débouter et désavouer, voire accabler, un SG pourtant très populaire ; unanimement au sein du Conseil national qui a brutalement mis fin à sa carrière. Le privant, sans doute, d’un 3ème mandat, ou, peut-être, d’un grand discours d’adieu, refusant ce 3ème mandat et se propulsant ainsi dans la grande histoire du pays.

On dit que les membres du PJD ont pris peur, craignant un affrontement avec le palais. Mais le palais a-t-il vraiment besoin de cela ? En effet, après 5 mois d’atermoiements et de rappels à l’ordre réguliers, le roi a révoqué en mars  le secrétaire général Benkirane de son mandat de chef du gouvernement, pour le remplacer par son second au parti, l’actuel chef du gouvernement Elotmani.

L’émotionnel s’est alors exprimé et le passionnel a primé. La décision royale a été critiquée par les inconditionnels de Benkirane, renforcés par des déçus de la ministrabilité, qui s’y sont vus, au gouvernement, mais qui n’y ont pas été nommés. Puis les choses ont repris leur cours naturel dans ce parti où le débat n’est pas une simple figure de style. Face aux arguments passionnés des uns sur la personne et le culte naissant du zaïm, d’autres à l’instar de Ramid ont développé un discours de la raison, qui a fini par l’emporter.

Conclusions

1/ Abdelilah Benkirane a raté sa sortie politique, ayant été désavoué par deux fois. Il a joué, il a perdu. Il voulait, semble-t-il son 3ème mandat, mais le parti ne l’a pas suivi, lui infligeant un camouflet bien plus rude que celui de sa révocation du 15 mars. Il aura néanmoins marqué la scène politique du pays, 10 années durant, mais ne figurera pas parmi les grands hommes d’Etat que le Maroc a compté…

2/ Le PJD confirme sa position de parti numéro 1 du pays, par son engagement, ses résultats électoraux, et surtout, sa capacité à débattre, à créer l’événement et à être imprévisible, comme tout grand parti politique.

3/ Avec le départ de Benkirane, et son très vraisemblable remplacement par son prédécesseur Saadeddine Elotmani, la scène politique gagnera en calme, en retenue et en efficacité. Elotmani, s’il est élu à la tête du PJD (ce qui n’est pas encore gagné), viendra s’ajouter à Aziz Akhannouch au RNI, et à Nizar Baraka à l’Istiqlal. Trois technocrates apaisés, ne faisant certes pas unanimité mais qui prendront le temps de s’imposer.

4/ Dans le camp conservateur, PJD et Istiqlal s’affronteront, et pour 2021, il est plus que plausible que le premier prendra l’ascendant sur le second. Chez les « modernistes », seul le RNI reste, le PAM n’étant plus que l’ombre de ce qu’il fut, bien qu’il ne fût jamais grand-chose.

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