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Publié le 09 novembre 2017

« Les religieux saoudiens sont capables d’adaptation et de concessions » (Nabil Mouline)

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Après le  coup d’éclat opéré par le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane et consistant en l’arrestation de dizaines de ministres et de princes, les questions se posent sur la légitimité du prince et sur l’opportunité de ce grand coup de force, en forme de révolution de palais. Le politologue, spécialiste des pays musulmans et de l’islam Nabil Mouline  a répondu aux questions de La Croix (Suisse)

La Croix : Quel est le profil ou à quel courant appartiennent les religieux qui viennent d’être arrêtés en Arabie saoudite au nom de la lutte contre la corruption ?

Certains d’entre eux – comme le prédicateur Salman al-Awdah ou Awad al-Qarni – appartiennent au courant fréro-wahhabite, celui de la Sahwa, auquel le prince héritier, Mohammed Ben Salmane (« MBS »), s’en est pris récemment. Certains ont été des opposants dans les années 1990 et présentent encore, selon le régime, « une tendance au dérapage » sur les questions régionales ou intérieures. D’autres, en revanche, sont des wahhabites « pure souche » : des soutiens d’autres membres de la famille royale eux aussi arrêtés, ou des juges qui ont sans doute refusé des faveurs à Mohammed Ben Salmane lorsqu’il n’était qu’un homme d’affaires.

Le prince héritier ne prend-il pas le risque de se brouiller avec le monde religieux ?

Pas vraiment. Malgré leurs millions de followers – fictifs (car achetés) ou réels – sur les réseaux sociaux, ceux qui ont été arrêtés ne sont pas les plus importants. « MBS » a pris garde de ne pas déstabiliser les réseaux, les alliances ethniques ou régionales, ni de froisser les grandes familles.

C’est plutôt l’occasion pour lui de remplacer des opposants par des soutiens : le pays produit beaucoup de religieux et ils sont nombreux à attendre des postes plus ou moins prestigieux en échange d’un soutien idéologique. Depuis 2015, de nombreux postes ont changé de main au profit de jeunes ou moins jeunes qui soutiennent explicitement les réformes ou restent neutres. Ainsi, immédiatement après l’annonce des arrestations, le Comité des grands oulémas a écrit sur Twitter que « le combat contre la corruption est aussi important que les autres obligations religieuses ».

Cela montre à quel point les religieux sont capables de s’adapter : pour faire passer l’essentiel de leur idéologie, ils sont capables de concessions en se disant qu’ils pourront revenir dessus un jour. D’autant qu’il s’agit davantage de slogans ou de mesures marketing – la conduite pour les femmes – que d’un vrai projet religieux, d’une « ouverture » au sens occidental du terme. Ils sont dans le temps long : ils savent qu’à la première crise, « MBS » aura besoin d’eux et qu’ils pourront alors poser leurs conditions.

Comment comprendre ces annonces qui se succèdent ? Qu’est-ce qui se joue en ce moment en Arabie saoudite ?

À la surprise générale, Mohammed Ben Salmane, le petit dernier, a été préféré par le roi Salmane à ses frères, pourtant plus brillants que lui. Il est actuellement dans une stratégie de conquête du pouvoir, multipliant les promesses et les slogans. C’est parce qu’il a promis plus de participation (il n’est pas question de démocratie) à la population, en intégrant davantage de « roturiers » dans le premier cercle du pouvoir, qu’il vient d’évincer plusieurs princes, infiniment plus puissants que lui, il y a encore trois ou quatre ans. Son père, qui contrôle les réseaux et possède la puissance juridique (c’est lui qui signe les arrestations), est derrière lui.

Si le prince héritier parvient à ses fins et établit un régime autoritaire, l’Arabie saoudite deviendra un pays arabe comme les autres. Et « MBS » renouera avec la tradition de son ancêtre Ibn Saoud, qui a régné jusqu’en 1953. Mais il reste de nombreuses inconnues : saura-t-il s’entourer de gens fiables ? Gérer les revendications populaires nées de ses promesses ? et remporter les victoires à l’extérieur (sur le Yémen ou le Qatar) qui assiéront sa stature ?

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Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner, pour La Croix

Nabil Mouline est historien, spécialiste de l'islam, et chargé de recherche au CNRS

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