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Maroc |

Publié le 01 novembre 2017

Neïla Tazi, ou le séisme du guembri

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La fondatrice du festival Gnaoua Musiques du monde Neïla Tazi a publié un statut sur sa page Facebook, un statut au vitriol ou au bazooka, comme on voudra. Dans les deux cas, c’est le ministère de la Culture qui est visé et, au-delà, le gouvernement. En cause, les atermoiements des responsables quant à l’inscription de la culture gnaoua au patrimoine oral et immatériel de l'humanité.

Rapides prolégomènes

Le Festival Gnaoua Musiques du monde a été lancé en 1998, avec un budget de 600 000 DH. Depuis, le Festival a fait du chemin, pour devenir l’incontournable, voire l’indispensable, événement de l’activité festivalière et culturelle nationale.

Neïla Tazi et les Gnaoua ne se sont pas contentés de l’aspect festif de leur culture, mais ont entrepris de lui conférer une base institutionnelle, par la création de l’association Yerma Gnaoua, et aussi académique, par la publication de l’anthologie des Gnaoua. Cela remonte à plusieurs années.

Puis, en 2010, la fondatrice du festival écris au ministre de la culture de l'époque pour engager la procédure pour l’inscription du festival au patrimoine oral et immatériel universel, à l’UNESCO car pour ce faire, il faut impérativement passer par le ministère de la Culture, cette procédure implique des Etats. Depuis, les choses tournent en rond, dans un cercle dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est vicieux. Et vicié.

Gnaoua, capital immatériel et Afrique

Que chaque année, le festival attire 300 à 400.000 personnes de tous bords, de tous âges, de toutes nationalités et de toutes sensibilités n’a pas encouragé les « autorités » culturelles du pays à accélérer la cadence à l’UNESCO.

Que ce festival soit classé parmi les tout premiers au monde par les médias spécialisés et qu’il soit considéré comme l’un des plus révélateurs de notre culture et patrimoine nationaux  ne suscite aucune réaction chez nos dirigeants.

Que le roi Mohammed VI ait, en 2014, évoqué avec insistance le capital immatériel, affirmant qu’il ne s’agit pas « seulement de faire ressortir la valeur du capital immatériel de notre pays, mais également et surtout de souligner la nécessité de retenir ce capital comme critère fondamental dans l'élaboration des politiques publiques », n’a réveillé aucun « dirigeant culturel » de sa torpeur. Qui continue…

Que le Maroc ait retrouvé son Afrique, que l’Afrique ait récupéré son Maroc et que la culture gnaoua soit le profond prolongement du Maroc dans son continent n’a fait cillé aucun des responsables de Rabat.

Alors on tergiverse, acceptant du bout des lèvres de penser à inscrire ce patrimoine culturel sur la liste représentative des Etats à l’UNESCO, au lieu de le placer sur la liste d’urgence. Et urgence il y a en raison de la disparition de plus en plus de grands maâlems, qui emmènent leur richesse dans leur tombe.

Maroc et UNESCO

Le gouvernement Benkirane, et spécialement l'administration du  ministre de la Culture Mohamed Amine Sbihi, ont opposé une aussi admirable qu’affligeante indifférence à l’inscription de la culture gnaoua sur la liste d'urgence au patrimoine UNESCO. On remarquera d’ailleurs qu’à chaque cérémonie d’ouverture du Festival Gnaoua Musiques du monde, les ministres PJD brillaient par leur absence, et que les autres ministres ayant fait le déplacement, repartaient très vite à Rabat, juste après les discours de convenance (quand ils venaient).

Douloureuse anecdote… En 2014, et alors que le dossier devait être ficelé et que les Gnaouas devaient se retrouver pour approuver la démarche auprès de l’UNESCO, le ministère de la Culture fait savoir a l’association Yerma Gnaoua qu’il n’avait pas  la somme nécessaire pour assurer cette rencontre d’une quarantaine de Gnaouas. Depuis, plusieurs grands noms de cette culture ancestrale ont disparu.

Et aujourd’hui ?

Vendredi dernier, Neïla Tazi, devenue entretemps vice-présidente de la CGEM et de la Chambre des Conseillers, a publié ceci sur sa page Facebook : « il y a 5 ans nous avons constitué un solide dossier et demandé au ministère de la culture d'introduire auprès de l'Unesco notre demande d'inscription de l'art des Gnaoua sur la liste du patrimoine oral et immatériel de l'humanité ». Fort bien, et depuis ?

Neïla Tazi (ci-contre) poursuit son témoignage : « Je vous laisse imaginer le mépris auquel nous avons eu droit face au manque d'intérêt de la part des hauts responsables marocains concernés et de la haute administration. Chaque année notre dossier restait sous la pile pour des raisons incompréhensibles. Chaque année on nous inventait quelque chose.

Apres 5 ans de sollicitations déterminées, de courriers et de rendez-vous incessants, j'apprends encore aujourd'hui que le dossier des Gnaoua ne sera pas traité avant au moins deux ans… La question est : Pourquoi ? ». La réponse, nous la connaissons tous : Négligence, incompétence, nonchalance… une administration et des responsables gouvernementaux à l’odeur rance !

Le ministère accuse le coup

Suite au tollé soulevé par le statut de Neïla Tazi sur sa page Facebook, le ministère de la Culture a réagi. Que dit-il ? Que tout va bien, en somme… qu’il a achevé et bouclé toutes les procédures pour l’inscription de la culture gnaoua au rang du patrimoine immatériel oral de l’UNESCO, qui l’a mis en cours d’examen… et que pour répondre aux questionnements soulevés par l’association Yerma Gnaoua sur cette classification, le ministère a élaboré, en 2014,  un dossier complet  pour la candidature des « rituels et traditions gnaouas » dans la perspective de son inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel, et  que, enfin, tout cela a été remis à l’UNESCO en 2015.

Certes, mais on ne parle pas d’urgence dans ce communiqué, alors qu’il y a urgence car tout cela porte sur une tradition orale et immatérielle, par essence portée par des gens. Qui meurent…

J’accuse

Dans son discours d’ouverture au parlement, vendredi 13 octobre dernier, le roi Mohammed VI avait dit ceci : « Nous appelons tout un chacun à faire montre d’objectivité en appelant les choses par leur nom, sans complaisance ni fioriture, et en proposant des solutions innovantes et audacieuses; quitte à s’écarter des méthodes conventionnelles appliquées jusqu’ici, ou même, à provoquer un véritable séisme politique ». Alors allons-y sans complaisance, en oubliant un peu les convenances.

J'accuse le manque d'engagement qui caractérise beaucoup de nos responsables, à tous les niveaux, je les accuse de négligence face à ce patrimoine national, qui peut, qui doit, devenir mondial, ainsi que le montre l’engouement de tant de personnalités, de tant de nationalités, pour ce festival de la musique Gnaoua.

Aziz Boucetta

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