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Publié le 20 octobre 2017

Driss Effina : le modèle économique ne doit pas être révisé par ceux qui l’ont fait échouer

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Pour l’économiste Driss Effina, le succès ou l’échec d’un modèle économique tient d’abord à sa gouvernance, c’est-à-dire à la manière dont il est mis en œuvre. L’idée est que le modèle économique marocain, décrié par la Banque mondiale, puis la banque du Maroc et enfin par le roi Mohammed VI, ne doit pas son essoufflement à des causes endogènes, mais plutôt à ceux qui le mettent en pratique. Dans cet entretien, réalisé avec notre confrère Mowatine, Driss Effina apporte son éclairage sur le modèle marocain.

Comment définiriez-vous un modèle de développement ? Peut-il être réduit à son volet exclusivement économique ?

Il est assez difficile de définir et de cadrer un modèle de développement car il fait intervenir plusieurs facteurs, l’économique et le social, l’institutionnel et le territorial. Un tel modèle est donc une construction complexe qu’on ne peut réduire à un seul de ces facteurs, et qui doit être encadré par un corpus juridique précis, mené par un ensemble d’acteurs économiques, administratifs, politiques, économiques… en plus des analystes qui évaluent ses avancées et ses points de faiblesse.

Un modèle économique ne se construit pas du jour au lendemain ; il nécessite du temps et de la réflexion, et surtout des années de travail. Ce modèle suivi par le Maroc vient de très loin, depuis l’indépendance, avec la construction de l’Etat, l’élaboration des lois qui encadrent l’ensemble de la vie publique…

Il ne faut donc pas réduire le modèle de développement à sa seule composante économique.

Les analyses et réflexions faites autour du modèle ont-elles examiné les sources de ses maux ?

Quand on dit, comme le roi l’a fait, qu’il est nécessaire de réviser et d’améliorer ce modèle, c’est qu’il existe plusieurs indicateurs de problèmes. Et quand on dit que ce même modèle présente des signes négatifs, voire même inquiétants, cela ne signifie pas nécessairement qu’il faut l’abandonner dans sa mouture actuelle. C’est difficile.

Il faut, en revanche, introduire des changements efficaces et efficients pour améliorer  le rendement du modèle. Pour cela, il est important de penser aux mesures à prendre pour créer davantage de richesses, puis de les distribuer de manière plus équitable, sur les plans social et territorial.

Nous avons remarqué que plusieurs institutions étrangères ou nationales, comme la banque centrale, ont relevé les limites de notre modèle de développement, mais sans les définir avec précision. Et c’est bien là le problème car il ne faut pas employer de grands mots sans identifier les blocages qu’il faut dénouer.

Quels sont les indicateurs de la faiblesse du modèle économique marocain ?

Il y a en premier la question fondamentale des acteurs politiques et de leur impact sur le développement. L’ensemble des analyses et des diagnostics établis sur la gouvernance, l’économie et les institutions montrent l’inefficience des politiques publiques suivies par le Maroc. Ces politiques ont certes fixé des objectifs, mais nous ne les avons pas atteints, et cela remonte à des années. Nous faisons du surplace dans moult domaines, sur lesquels le pays compte pourtant pour doper sa croissance et son développement, et à titre d’exemples, non exhaustifs, je citerai l’industrie, l’agriculture et les services.

En second lieu, nous remarquons que le secteur privé, qui revêt tant d’importance dans le modèle de développement actuel, n’investit pas autant qu’il le devrait, comparativement à d’autres pays similaires au nôtre ou émergents. Chez nous, le premier investisseur reste l’Etat et, plus généralement, l’incidence de la formation brute de capital sur le PIB est réduite.

Troisièmement, la croissance du PIB est très irrégulière, et il n’y a pas beaucoup de création d’emplois. Plus clairement et plus simplement, on peut dire que l’investissement au Maroc n’a pas la qualité et la force requises.

Quatrièmement, le nombre des entreprises créées est encore faible, et les entreprises nouvelles ne réalisent pas une croissance à la vitesse voulue et nécessaire, comme chez les émergents. La taille de ces entreprises ne change pratiquement jamais tout au long de leur existence.

Enfin, on relève également une très faible compétitivité des entreprises marocaines, comme le montre le bas niveau des exportations. Le Maroc importe la plus grande partie de ses besoins, avec toutes les incidences que l’on sait sur la balance des paiements.

Et quid de la gouvernance de ce modèle de développement ?

Je pense que la question de la gouvernance est primordiale chez nous. Les derniers discours royaux ont clairement évoqué ces gens qui occupent de hautes fonctions mais qui ne remplissent pas leurs rôles comme ils le devraient. Or, notre modèle économique repose sur les mêmes principes que ceux de pays émergents comme la Corée du Sud ou la Turquie ; cela signifie que le problème est dans la mise en œuvre du modèle.

Bien que la constitution de 2011 ait conféré une place importante à la gouvernance au Maroc en établissant le principe de la corrélation entre responsabilité et reddition des comptes, les choses ne s’améliorent guère. Nous voyons que dans nombre d’institutions administratives centrales, régionales ou locales, les choses sont inquiétantes sur le plan de la qualité du service, et cela nous prive d’un grand nombre d’opportunités en matière de développement.

Dans les collectivités locales, il y a un manque de formation des cadres dirigeants, et cela est plus visible au niveau urbain, sachant que les villes produisent 85% des richesses nationales. Et pourtant, les villes accusent un énorme retard en matière de gouvernance.

Et ce problème de gouvernance se retrouve à tous les niveaux de responsabilité publique, gouvernement, parlement, communes, régions, institutions publiques. Ces dernières, par exemple, continuent d’être gérées par la grâce du clientélisme, au détriment de la compétence, et cela influe sur le rendu final, comme on le voit un peu partout.

Or, la gouvernance est une question stratégique et elle est à l’origine du succès, ou de l’échec, des politiques publiques et du modèle de développement. Le Maroc manque d’idées innovantes et innovatrices. Or, dans le privé, quand cela va mal, les détenteurs du capital diagnostiquent, puis changent les responsables opérationnels de l’entreprise.

Ne pouvons-nous pas dire que la correction du modèle économique passera nécessairement par le retrait de l’Etat de tout ce qui est économique ?

Malgré que l’Etat se soit effectivement retiré de bien des domaines stratégiques, nous constatons que le privé n’a pas pris la relève comme il se doit sur le plan de l’investissement. Il aura fallu qu’il y ait des étrangers pour cela, surtout en industrie. Les locaux se contentent de s’intéresser aux nombreux champs de rente où il n’y a pas de prise de risque ; ils s’éloignent des secteurs qui nécessitent de l’innovation et de l’aventure. Nos entrepreneurs nationaux privilégient l’immobilier et l’agriculture en raison des avantages fiscaux de ces secteurs ou des subventions publiques. Nos investisseurs aiment et affectionnent le profit rapide.

Quel est l’impact de la corruption sur le modèle de développement ?

C’est le grand point noir de notre modèle. La corruption est liée à une mauvaise gestion et certains lient aussi la corruption aux réseaux d’influence et de prise de décision.

A mon sens, la corruption a une relation avec les réseaux qui souhaitent avoir la main sur les centres de décision, pour servir des intérêts particuliers, mais ce faisant, malmènent l’intérêt public à long terme. Et c’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui sous nos yeux.

Le niveau de l’éducation nationale et de l’enseignement public n’ont-ils pas également une incidence sur les mauvaises performances de notre modèle économique ?

Je ne le pense pas, car il y a une forme de fuite face aux responsabilités. En dépit du faible niveau de notre enseignement, nous produisons un grand nombre de cadres compétents, en cela que nous avons des ingénieurs de valeur, mais au chômage.

Le problème est dans la faiblesse de l’économie, qui ne crée pas assez de postes et d’opportunités d’emploi, et n’absorbe pas tous les lauréats. Le problème est dans l’économie nationale et dans le modèle de développement, comme le Roi l’a dit encore dans son dernier discours.

Quelle est, alors, la solution ?

Le Roi a évoqué l’approche participative, qui implique l’adhésion de tous les acteurs. Je pense qu’il ne faut pas impliquer dans les responsabilités de révision du modèle ceux-là mêmes qui sont responsables des échecs de ce modèle. Les gens qui remédieront à la situation sont d’autres que ceux qui en sont responsables, et le discours royal était clair sur ce point.

Nous avons vu et entendu comment le Roi a demandé, sur un ton et avec des termes nouveaux, l’ouverture d’un véritable débat, évitant les aspects et points marginaux. Nous ne pouvons donner suite au discours en s’en détournant…

On doit bien  comprendre que si le champ économique est affaibli, le politique suivra.

Propos recueillis par Mustapha Azougah, mowatine.com (traduction de panorapost.com)

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