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Publié le 15 octobre 2017

Quand le Roi appelle à oser et ne pas craindre un « séisme politique », par Aziz Boucetta

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Le discours était attendu car le pays était en suspens – et l’est toujours – et la classe politique en déshérence, depuis les événements survenus à al Hoceima. Le roi Mohammed VI était donc au parlement, ce vendredi 13 octobre, et y a délivré son message. Cette fois, contrairement aux années précédentes, le discours n’était pas axé sur un thème donné, avec les remontrances acerbes que le Roi a pris l’habitude de formuler. Le texte était synthétique, programmatique, quasi technique.

Les références du discours

A bien lire le discours, on constate qu’il s’est fondé sur les rapports de deux grandes institutions financières… Ceux de la Banque mondiale et de la Banque du Maroc. Ces derniers mois, les deux organismes ont épinglé, dans leurs rapports sur l’économie nationale, le modèle économique du pays.

Ainsi, le 15 mai dernier, un long rapport de la Banque mondiale invitait en particulier le Maroc « à revoir son modèle économique afin de devenir plus compétitif, d’accroître sa productivité et d’instaurer des conditions équitables pour les investisseurs, quelle que soit leur taille. Cela permettra au secteur privé de prospérer et de créer des emplois, en particulier pour les jeunes et les femmes ».

Deux mois et demi plus tard, le wali de Bank al-Maghrib Abdellatif Jouahri revenait à la charge et affirmait devant le chef de l’Etat que « malgré le maintien d’un niveau élevé d’investissement et en dépit des différentes stratégies sectorielles lancées ces dernières années et les mesures déployées pour améliorer le climat des affaires, notre économie reste toujours en quête d’une véritable voie et d’un modèle de développement qui la placerait durablement sur un sentier de croissance plus élevé. Pour relever ces défis, il est impératif d’initier une nouvelle génération de réformes à même d’améliorer la productivité et de renforcer la résilience de l’économie ».

Le Roi commence alors son discours au parlement en évoquant celui qu’il a adressé à la nation le 29 juillet, et dans lequel il brocardait la classe politique et la haute hiérarchie administrative, responsables aux yeux du chef de l’Etat de tous les maux, hiatus, retards et dysfonctionnements que connaît le Maroc. « Si le roi du Maroc n’est pas convaincu par certaines pratiques politiques, s’il ne fait pas confiance à nombre de politiciens, que reste-t-il, donc, au peuple ? A tous ceux qui déçoivent les attentes du peuple, Je dis : Assez ! Ayez crainte de Dieu pour ce qui touche à votre patrie… Acquittez-vous pleinement des missions qui sont les vôtres, ou bien éclipsez-vous ! ».

La nouvelle approche, effective, de la politique royale

Alors donc, il s’agit de revoir le modèle économique du pays et, plus globalement, il importe de mettre en place les outils pour d’abord assurer la bonne marche de l’économie et, ensuite, pour vérifier, contrôler, auditer et, au besoin, sanctionner celles et ceux qui ne sont pas à la hauteur de leurs tâches. Le discours commence par cela.

En clair, le Roi n’a plus confiance dans la classe politique et dans l’administration. Il l’a dit, redit, et il a encore insisté sur cela. Il a dit ne pas critiquer pour le plaisir de le faire, mais parce que les choses vont mal, et qu’il compte bien veiller à la mise en place des solutions, par le contrôle institutionnel : « Nous ne critiquons pas pour le plaisir de critiquer, tout en laissant les choses en l’état. Notre volonté est, plutôt, de redresser la situation, en veillant à rectifier les erreurs commises et à corriger les dysfonctionnements constatés (…).En Notre qualité de garant de l’Etat de droit, ayant la charge de veiller au respect de la loi, que Nous sommes, du reste, le premier à appliquer, Nous n’avons jamais hésité à sévir contre quiconque est convaincu de négligence (…). Une plus grande fermeté s’impose pour rompre avec le laisser-aller et les pratiques frauduleuses ».

Pour ce faire, le chef de l’Etat met à contribution quatre organismes :

1/ La Cour des Comptes, déjà sollicitée pour vérifier les rapports des ministères de l’Intérieur et de l’économie sur al Hoceima ;

2/ Un ministère – à créer – des affaire africaines du Maroc et surtout de suivi des investissements engagés sur le continent ;

3/ Une cellule de suivi au ministère de l’Intérieur ;

4/ Une cellule de suivi au ministère des Finances.

Il faut changer et avancer, coûte que coûte

Une phrase étrange a été prononcée par Mohammed VI : « Nous appelons tout un chacun à faire montre d’objectivité en appelant les choses par leur nom, sans complaisance ni fioriture, et en proposant des solutions innovantes et audacieuses; quitte à s’écarter des méthodes conventionnelles appliquées jusqu’ici, ou même, à provoquer un véritable séisme politique ».

Que signifie cela ? Le Roi y répond en disant qu’il faut « reconsidérer notre modèle de développement pour le mettre en phase avec les évolutions que connaît le pays », puis il parle de la nécessité d’observer une « escale », un temps d’arrêt pour identifier les problèmes – éducation, santé et justice – et pour faire changer et « évoluer les mentalités qui font obstruction à la réalisation du développement global ».

Autrement dit, le chef de l’Etat requiert de ceux qui sont en situation de responsabilité de faire leur travail, bien et mieux, mais aussi d’attirer de nouveaux talents, de nouvelles compétences. Et tout ce monde devra se mettre au diapason des nouvelles contraintes, des nouveaux défis, et de l’ensemble des besoins, pris spécifiquement par régions

La régionalisation doit avancer plus vite…

Al Hoceima est passée par là… Son cas est emblématique des dysfonctionnements que connaît la régionalisation, avancée ou non. Le principe de la régionalisation est que les progrès et les richesses se capillarisent le plus possible, et atteignent jusqu’aux derniers recoins du pays, ce qui est loin d’être le cas.

Concevoir et mettre en pratique une politique publique, c’est bien, impliquer les populations de chaque région et tenir compte des besoins et spécificités de ces régions est mieux. Une régionalisation avancée, une vraie, en quelque sorte, ou encore une conception qui ferait naître, réellement et effectivement, cette régionalisation avancée.

Mohammed VI donne donc  instruction au gouvernement « pour :

1/ « établir un échéancier rigoureux de parachèvement de la régionalisation avancée » et

2/ Fixer un calendrier précis pour l’application d’une charte de la déconcentration administrative.

… Et la jeunesse aussi

Ainsi que le rappelle le roi, la jeunesse constitue la principale richesse du pays, comme dans les autres pays, et comme dans les autres pays, mais le roi ne le dit pas, la jeunesse désœuvrée et mal formée représente un péril. Aussi, il est important de réserver des politiques dédiées aux jeunes

Et là encore, deux décisions :

1/ Rendre légales les activités des jeunes exerçant dans l’informel, en leur offrant des moyens et des espaces (certainement du type INDH, citée plus loin) et

2/ Mettre en place le Conseil de l jeunesse et de l’Action associative, adopté en Chambre des représentants en juillet 2016, mais encore perdu dans les méandres parlementaires de la Chambre des conseillers.

Où cela coince-t-il ?

Les modèles choisis par le Maroc ne fonctionnent clairement pas, et ceci est dû à un écart entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être.

Sur le plan politique, malgré l’adoption de la constitution et l’existence de tant d’institutions, les lectures sont mal faites. Les élites politiques sont soit inconvenantes, soit incompétentes. L’inconvenance a trait au pénal et l’incompétence au moral, et cette incompétence est double.

En effet, nos responsables politiques pèchent par défaut d’initiative ou par excès de pusillanimité, pour ne pas dire de peur. Le Maroc a besoin de dirigeants aguerris, offensifs dans le cadre de la prééminence de l’institution royale. Ils doivent être ni comme ces responsables partisans ou gouvernementaux qui ont peur de leur ombre alors qu’on leur demande de travailler, ni comme Benkirane, par exemple, qui a inscrit l’impertinence et l’insolence comme seuls critères d’exercice du pouvoir.

Et tous ces cas entrent dans ces deux  phrases du discours : faire « évoluer les mentalités qui font obstruction à la réalisation du développement global », et inciter « tout un chacun à faire montre d’objectivité en appelant les choses par leur nom, sans complaisance ni fioriture, et en proposant des solutions innovantes et audacieuses; quitte à s’écarter des méthodes conventionnelles appliquées jusqu’ici, ou même, à provoquer un véritable séisme politique ».

C’est donc la phrase la plus importante prononcée par le chef de l’Etat : le Maroc a besoin d’un véritable séisme politique, dans les mentalités et personnalités. Il faut secouer le mammouth et amener les personnels politiques à faire de la … politique, dans son sens le plus noble et le moins intéressé, le plus offensif et le moins lucratif…

Aziz Boucetta

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