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Publié le 06 octobre 2017

Allal, Mhamed, réveillez-vous, ils sont devenus fous !, par Aziz Boucetta

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Le parti de l’Istiqlal traverse une mauvaise passe et cette situation, enclenchée en 2012, semble aujourd’hui chronique… Que Chabat parte et que Baraka arrive, c’est bien, mais cela restera insuffisant pour restituer à ce vieux parti ses lettres de noblesse et son attrait d’antan. La base a changé de nature et la direction aussi ; forcément, et pas nécessairement en mieux. Et il n’y a plus ces voix sages qui savaient ramener tout le monde à la raison.

Disparition des icônes

En 1998, lorsque Mhamed Boucetta avait cédé le fauteuil de secrétaire général à Abbas el Fassi, les Istiqlaliens avaient trouvé une idée pour assurer la transition entre générations. Le Comité exécutif était là, avec le Conseil national et entre eux le Comité central, mais au-dessus de tous ces organismes, un Conseil de la présidence avait été mis en place.

Y figuraient Mhamed Boucetta, Mhamed Douiri (tous deux partis prolonger dans ce Conseil leur différend historico-personnel), mais aussi Hachemi Filali, Boubker Kadiri et Abdelkrim Ghellab. La maison avait alors une âme, et la transition avec la « jeune » génération était assurée, entre les Vieux qui savaient (et tenaient les cordons de la bourse) et les « jeunes » qui, désormais, pouvaient.

Les choses sont allées ainsi pendant une douzaine d’années… car depuis 2010, quatre des membres de ce Conseil ont disparu, nonagénaires, dont deux en 2017, Feus Mhamed Boucetta et Abdelkrim Ghellab. Il ne reste plus aujourd’hui que Mhamed Douiri, nonagénaire avancé, et soutien de Hamid Chabat.

Une transition démocratique ratée

En 2012, Abbas el Fassi quitte la présidence du gouvernement et la direction du parti, mais durant ses trois mandats de secrétaire général, il avait besoin d’une base dans le parti. Hamid Chabat a fait le travail, et a investi peu à peu l’ensemble des instances du parti. Quand, en septembre 2012, le 16ème  congrès se tient, les Istiqlaliens qui n’avaient rien vu venir, avaient adoubé le fils d’Allal el Fassi, le fondateur du parti, mais le bon Docteur Abdelwahed el Fassi avait été laminé par le rouleau compresseur Chabat.

En septembre de cette année de grâce 2012, le parti de l’Istiqlal portait triomphalement Hamid Chabat à sa tête. Et le nouveau chef est arrivé, auréolé de cette élection présentée comme éminemment démocratique, ce qui est faux.

Chabat était alors maire de Fès mais il est et à toujours été un syndicaliste, à la moralité approximative et à l’ancrage démocratique douteux. En sa qualité de membre du Comité exécutif, le Comex comme l’appellent ses membres, Chabat avait en réalité la haute main sur l’appareil de l’Istiqlal, fondé sur les inspecteurs, ces fameux représentants provinciaux du secrétaire général, terriblement loyaux à leur bienfaiteur.

Adoubés par Chabat, et choyés par lui, ces inspecteurs rémunérés de 6.000 à 15.000 DH (en fonction des régions et des profils) sont soutenus par les secrétaires provinciaux, dont l’élection évoque vaguement un processus véritablement démocratique où le noyautage, le parachutage et le parasitage sont la règle. Comme pour les congrès provinciaux qui alimentent le congrès général, et le sécurisent, le verrouillent.

Et Chabat fut élu à la tête du parti, inaugurant une nouvelle phase « démocratique », mais rompant avec une longue tradition « aristocratique » certes, mais surtout académique. En effet, Allal el Fassi était un alem érudit, issu d’al Qaraouiyyine, Mhamed Boucetta était diplômé en droit et en philosophie de la Sorbonne et Abbas el Fassi, avocat, est licencié en droit. Pour diriger un parti ancré dans une tradition ethno-bourgeoise et dirigé par des cadres instruits, Chabat vient du monde syndical, ne dispose d’aucune instruction, et affiche une morale plutôt douteuse qui le conduit à une intégrité en pointillé.

Mais il est le nouveau chef de l’Istiqlal.

Chabat maître des lieux

Le nouveau chef de l’Istiqlal a tout verrouillé. Il commence par rester deux ans de plus à la tête du syndicat, cumulant les deux fonctions politique et syndicale. Puis il s’arrange pour noyauter le Comité exécutif de gens qui lui sont fidèles, pour diverses raisons, dont la reconnaissance et la prudence sont les principales…

Et c’est là que le vieux parti nationaliste qui peine à se trouver une place dans le Maroc (presque) moderne prend la mesure de son Grand Bond en arrière, ayant avec Chabat connu une évolution culturelle douloureuse pour les Anciens et les caciques de l’Istiqlal.

Chabat se fait connaître par ses lubies, ses déclarations à l’emporte-pièce, son populisme débridé, souvent imbécile. Il organise ainsi une manifestation contre le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane qu’il symbolise en âne, puis il s’en prend à lui au parlement en s’interrogeant sur ses liens avec Daech ‘ »Etat islamique »), le Front Annosra (al-Qaïda) et le Mossad (services de renseignements israéliens). Puis il s’en prend à l’Etat et aux services, accusant tout le monde de vouloir l’occire.

Un Frankenstein est né, se retournant contre ceux qui l’ont fait, ou au moins l’ont laissé se faire. Taoufiq Hjira, président du Conseil national, se met en retrait, et même les très opportunistes Yasmina Baddou et Karim Ghellab lui tournent le dos. Chabat agace au sein du parti, déconcerte la société et énerve l’Etat.

Un parti sans âme

Le 28 décembre 2016 en milieu de soirée, une quarantaine de dirigeants du parti se retrouvent au domicile de feu Mhamed Boucetta. Un communiqué est publié, avec la signature de cette quarantaine de personnes, et en premier les paraphes de Boucetta et de Abdelkrim Ghellab. Le communiqué s’achève par cette phrase terrible : « Les signataires constatent l’incapacité et l’incompétence de l’actuel secrétaire général, qui ne peut donc plus diriger le parti de l’Itsiqlal ». C’était l’acte de mort (politique) de Hamid Chabat, car les dizaines de milliers de membres et/ou sympathisants du parti se reconnaissent dans l’avis de leurs Sages.

Après ce communiqué, Chabat plonge, et au Conseil national tenu deux jours après, il se désiste de pratiquement toutes ses fonctions au parti.

Mhamed Boucetta était l’incarnation des valeurs de l’Istiqlal. Unanimement respecté, adulé par les Istiqlaliens, il était l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Chabat, qui le savait. Une fois Boucetta disparu, ce dernier reprend de plus belle sa résistance contre le vent de changement qui souffle sur l’Istiqlal.

Mais face à lui, il n’y a plus personne de suffisamment respecté pour le freiner. Mhamed Douiri le soutient, Abbas el Fassi est rentré chez lui et s’y sent très bien, la famille el Fassi a perdu sa puissance et son influence d’antan et Abdelkrim Ghellab (qui décédera en août) est trop fatigué pour mener une résistance contre la destruction de l’Istiqlal.

Ce qui a de tous temps fait la force de l’Istiqlal est la sagesse et la modération de ses dirigeants dans les années 80 et 90, puis la présence vigilante du Conseil de la présidence depuis 20 ans.

Cela manque aujourd’hui au parti. Chabat le sait. Il en profite.

Et aujourd’hui ?...

Aujourd’hui, la lutte se résume à un duel entre Hamid Chabat, très affaibli, tenant le rôle d’un animal blessé qui lutte pour sa survie… pénale et donc politique, et Nizar Baraka, instruit, cultivé, excellent technocrate et technicien, très informé et encore plus introduit, ici et ailleurs. Il est aussi le petit-fils du fondateur Allal el Fassi, ce qui aide beaucoup dans un parti comme l’Istiqlal.

Mais Hamid Chabat use de moyens particuliers. Des milices, de l’intimidation, et l’inconscience des sanguins. Baraka n’a pas les atouts pour repousser ses assauts, alors il a recours à un séide, en l’occurrence Hamdi Ould Rachid, puissant Sahraoui maire de Laâyoune et membre de la très influente famille des Reguibat. Il a financé ce qu’il fallait, avant et pendant le congrès, il a placé ses hommes, et ses amis, un peu partout, et il répond à la force et à l’intimidation par l’intimidation, et la force.

Cela indique que ce sera très certainement Nizar Baraka qui sera élu, demain 7 octobre par le Conseil national du parti. Sauf coup de théâtre, en forme de coup de grâce, pour l’Istiqlal.

Mais il a un prix, Hamdi Ould Rachid, et il ne tardera pas à le réclamer : une place prépondérante au sein du Comité exécutif, et plus tard au gouvernement. On peut être sûr qu’Ould Rachid pèsera de tout son pois pour une entrée du parti au sein de la majorité, l’opposition allant si mal aux Istiqlaliens, depuis la période Boucetta.

Nizar Baraka saura-t-il résister au chergui Ould Rachid ? Sera-t-il en mesure de passer du stade du respectable petit-fils méritant à celui de redoutable dirigeant percutant ? Pourra-t-il enclencher une véritable dynamique  démocratique pour sa succession ? Pensera-t-il à mettre son parti dans son temps, en oubliant les aussi fameux que désuets  principes de l’unité et l’égalitarisme, en les troquant pour l’efficacité et l’universalisme ?

Nizar Baraka a-t-il vraiment envie de prendre la relève ? Lui qui connaît le gratin de ce pays et du monde, a-t-il réellement la capacité de se transformer en chef de parti tribunicien et charismatique. Il part avec l’avantage de la légitimité familiale, partisane et académique, mais il se lance dans cette aventure avec l’inconvénient de sa nature, trop universitaire pour être conquérant, trop rationnel pour être ferrailleur et trop éduqué pour être désobligeant.

Jamais les personnalités d’Allal el Fassi et de Mhamed Boucetta n’auront autant manqué à l’Istiqlal. Allal, Mhamed, réveillez-vous, ils sont devenus fous…

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