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Publié le 30 juillet 2017

Discours du Trône. Lectures d’un royal agacement, par Aziz Boucetta

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Le roi Mohammed VI a prononcé le discours du Trône, un discours en forme de rappel à l’ordre extrêmement sévère à l’encontre de la classe politique et des responsables de l’administration. Ce discours était très attendu car il s’agit de la première prise de parole directe du Roi sur la situation d’al Hoceima, depuis le début des événements, mais c‘est aussi un prolongement de son discours devant le parlement, en octobre 2016, sur l’incurie de l’administration. Lectures.

Pour faire court, on peut dire que si la contestations à al Hoceima est une réplique du séisme qu’avait constitué le grand mouvement social du 20 février 2011, le discours du roi est un prolongement concret et actif, voire même une violente secousse, de ce qu’est la constitution de la même année. Pour faire honneur et donner de la vigueur à la constitution, dit en substance le Roi, il faut du personnel pour la mettre en œuvre, convenablement. Or, dans un Etat, ce personnel est formé des responsables de la gouvernance, classe politique et corps administratif ; que ceux-là viennent à manquer, et c’est tout l’édifice constitutionnel et institutionnel qui se fissure et se lézarde.

Légèreté et incompétence des responsables administratifs, trahison et insouciance des politiques

Le chef de l’Etat marocain refuse cela, et il l’a dit clairement, en termes rudes et dans des expressions extrêmement musclées, qui montent crescendo au fil du discours.

Fait inédit… pour la première fois, le Roi reproche aux dirigeants politiques de courir aux abris et de l’exposer directement quand ça va mal, et de se pavaner lorsque les choses ournent bien. Il est vrai  que les choses ont atteint des degrés difficilement acceptables pour le Roi, quand les dirigeants de partis, ministres ou non,  vous murmurent du bout des lèvres que « c’est le palais qui fait tout »… Cela a fini par déteindre sur l’opinion publique, même si c’était vrai pour la période avant 2011, et cela a fini par irriter le chef de l’Etat.

Et Mohammed VI d’inviter les indélicats et les incompétents à adopter l’attitude qui leur garderait un peu de dignité : « Acquittez-vous pleinement des missions qui sont les vôtres, ou bien éclipsez-vous ! ».

Dans son discours d’ouverture du parlement le 14 octobre 2016, le Roi avait déjà critiqué le fonctionnement de l’administration et les responsables politiques. Il avait dit ceci : « S’ils ne veulent pas faire leur travail, et si régler les affaires des citoyens, au niveau local ou régional ou même national, ne les intéresse pas, alors pourquoi se dirigent-ils vers l’action politique ? ». 10 mois plus tard, il leur dit clairement de faire leur travail ou de partir !

Mais il va plus loin encore, en s’en prenant directement aux partis politiques et à leurs dirigeants, ou à certains du moins, en affirmant que « lorsqu’un responsable, poussé par des calculs politiques ou personnels, arrête ou retarde un projet de développement ou à caractère social, un tel agissement ne constitue pas uniquement un manquement au devoir, mais bien une trahison ». Trahison ! Le terme est lâché et il est terrible. Des sanctions tomberont, tel est le sens subliminal de cette saillie, et la question d’al Hoceima et de son plan de développement « Manarat al Moustaqbal », retardé en raison de différends et autres calculs entre PJD et PAM, est dans tous les esprits.

L’approche sécuritaire

Le nom d’al Hoceima n’a été cité qu’une seule fois, mais  la situation de la ville était en filigrane dans ce discours. Le Roi a profité de l’occasion pour mettre un terme à cette approche sécuritaire évoquée par tous à al Hoceima. Mais avant de revenir sur le discours du roi, force est de constater que les forces de l’ordre ont agi avec grand professionnalisme durant ces 9 derniers mois : dispersion des manifestations interdites et encadrement des manifestations non autorisées. L’usage de la force est très rare et la retenue des policiers frappés, insultés, humiliés est admirable, malgré quelques aussi inévitables que regrettables bavures. Cela ne suffit pas à parler d’approche sécuritaire, pour trois raisons :

1/ L’approche économique et la logique du développement ont primé, avec quelque retard certes, mais elles sont aujourd’hui à l’œuvre ;

2/ Des centaines de manifestations, sit-in et marches nocturnes ont été organisés sans  aucune intervention policière, neuf mois durant ;

3/ Plus de 300 éléments des forces de l’ordre ont été blessés depuis novembre, dont une dizaine dans un état sérieux, et seule une douzaine de manifestants ont été hospitalisés, dont un dans un état grave.

Le Roi a donc remercié les forces de l’ordre auxquelles, il faut le dire, on ne pense pas beaucoup et que, il faut le dire aussi, on a tendance à considérer comme des ennemis, comme jadis… Ce n’est plus le cas. Mohammed VI a été encore plus loin, en regrettant la mise en danger des forces de l’ordre : « Devant ce vide regrettable et dangereux (de la classe politique), les forces publiques se sont trouvées face à la population ».

Puis il a catégoriquement démenti l’existence de ce qui est « abusivement appelé l’approche sécuritaire » et qui donne l’impression que le Maroc est « assis sur un volcan » … Il reprend aussi la thèse de deux courants qui coexisteraient, l’un modéré et l’autre radical, une thèse qui a abondamment circulé depuis la diffusion de la vidéo de Zefzafi. Or, filmer un détenu est chose normale, mais diffuser cette vidéo est illégal, et les auteurs de la fuite doivent être sanctionnés ; ils ne sont pas « radicaux », juste fautifs.

Puis le Roi use de sarcasme pour détruire la thèse du tout sécuritaire : « Est-ce donc l’appareil sécuritaire qui gère les affaires du pays ? Est-ce lui qui contrôle les ministres et les responsables ? C’est peut-être lui aussi qui fixe les prix ? ». A en croire certains « nihilistes », comme les qualifie le chef de l’Etat,  on n’en serait pas loin…

L’état émotionnel du Roi

Mohammed VI n’est pas pessimiste, il l’a dit, mais franc et sincère, il l’a rappelé. En revanche,  il semble aussi particulièrement amer face à une administration qui ne fonctionne pas comme elle le devrait, une classe dirigeante qui agit comme elle ne le devrait pas, et des médias et réseaux enclins à la critique politique facile et peu regardants sur l’art de la gestion publique, par essence difficile.

Le Roi se sent trahi. Il l’a dit, explicitement. Les partis politiques d’une part et les grands responsables administratifs, d’autre part, n’ont pas été à la hauteur de leurs engagements, et de leurs serments. Le Roi est agacé d’être mis en avant par des « irresponsables » ; il est déçu par ceux qui ne font rien et qui malgré cela veulent tout.

Il a accordé sa confiance à des personnes qui ne le méritent pas, et il en est amer.

Les sceptiques du discours

Sitôt le discours terminé, plusieurs critiques ont fusé. On attendait certainement le limogeage de tous et la refonte de tout, et on espérait voir un roi révolutionnaire, sabrant à tour de bras. Or, le temps d’un chef d’Etat, roi qui plus est, n’est pas celui d’un citoyen. Un chef d’Etat, quel qu’il soit  de par le monde, voit loin, et reçoit des informations dont ne dispose pas le commun des mortels, d’où sa manière d’agir qui peut sembler lente.

L’affaire d’al Hoceima est bien plus complexe qu’elle n’y paraît, et elle ne tient pas uniquement à un port, un aéroport, une fac et un hôpital, bien que cela soit nécessaire et urgent. Ses racines sont ailleurs et ses ramifications sont ici…

Quand Mohammed VI a constaté que la classe politique ne fonctionnait pas, tétanisée par un malheureux blocage, et que la situation se compliquait dans le nord et s’étendait dans le reste du pays, il a agi, en changeant de chef du gouvernement, en tançant les ministres pour qu’ils accélèrent le tempo, en libérant certains détenus du Hirak (dans une première vague, selon notre confrère  medias24.com) et en brandissant le bâton de la sanction, qui s’abattra très certainement sur plusieurs têtes dans les jours, semaines et mois qui suivent.

Dans l’intervalle, le Roi, lui, faisait son travail  de chef de l’Etat : organiser et réussir une COP, entrer à l’Union africaine, infléchir la position de l’ONU (résolution 2351), adhérer à la Cédéao, élargir ses alliances, éloigner les menaces qui se rapprochent…

Que ceux qui ont vécu aux temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître le disent aux autres. Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, l’absolutisme de Hassan II était voulu et volontaire, mais celui qu’on prête à Mohammed VI lui est imposé par une classe politique indigente, une administration incompétente, et une opinion publique qui veut tout, hic et nunc , ce qui est de son droit, mais…

Ceux qui critiquent, paient-ils leurs impôts ? Respectent-ils le code de la route en particulier, et les lois en général ? Vont-ils voter ? S’abstiennent-ils de corrompre (quand ils ne peuvent pas faire autrement du moins…) ? Connaissent-ils leurs droits, et en usent-ils ?  Militer sur les réseaux, c’est bien, utiliser les leviers citoyens institutionnels, c’est mieux. Critiquer l'omniprésence et l'omnipotence du palais est devenu un leit-motiv, mais la crise institutionnelle est universelle, même dans les plus vieilles démocraties, excepté quelques-unes, scandinaves essentiellement...

Le Maroc « n’est pas sur un volcan », et le roi « n’est pas pessimiste ». Il est simplement agacé, royalement agacé. A raison.

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