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Publié le 25 juillet 2017

Pour comprendre le projet de flexibilisation du Dirham, par Nawfal Naciri

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* Docteur en Ingénierie Financière, et Chercheur en Politiques Publiques

Introduction

Après des mois de réflexion et d’études, le Maroc a décidé de lancer le projet de flexibilité du taux de change du dirham. Cette décision a déclenché un débat enflammé entre les différentes parties prenantes concernées, vu ses éventuels impacts (positifs ou négatifs) sur l'économie nationale, le pouvoir d'achat des citoyens, et la compétitivité des entreprises nationales.

Dans cet article, nous allons essayer d'examiner le projet de la flexibilité du taux de change du dirham, en traitant la majorité des points soulevés autour de lui, et en présentant les différents points de vue, ainsi que ses avantages et ses inconvénients. A la fin nous suggérerons des propositions pour réussir le passage vers un régime de change plus flexible que celui adopté par le Maroc actuellement.

  1. Le taux de change

Le change est l’opération qui consiste à acquérir une monnaie en échange d’une autre ; tandis que le taux de change désigne la quantité de monnaie nécessaire pour obtenir une unité monétaire d’un autre pays. Les taux de change, côtés sur les marchés des changes, varient en permanence ; ils varient également en fonction de la place de cotation. On parle aussi de la « parité d'une monnaie ». On désigne par le marché des changes, le point de rencontre des offres et des demandes de devises convertibles entre elles ; c’est essentiellement un marché interbancaire. Par conséquent, le taux de change joue un rôle important dans les activités économiques étrangères menées par un pays, que ce soit une activité commerciale ou d'investissement.

  1. Le régime de change

Le régime de change a connu plusieurs phases historiques, il a commencé par une base d'or et il a terminé par un système flottant ; ce changement a débuté en 1944 avec les Accords de « Bretton Woods », qui sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international en 1944. Leur objectif principal fut de mettre en place une organisation monétaire mondiale et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays ravagés par la guerre.

L’idée générale est alors d’organiser le système monétaire mondial autour du dollar américain, mais avec un rattachement nominal à l'or (une once d'or, i.e. 30 grammes = 35 $). Dès lors, les pays rattachent leurs monnaies à un taux fixe avec le dollar, mais il a été rapidement abandonné après l'annonce du président Nixon en août 1971 qui a empêché la conversion de dollars en or, et depuis, le système de régime de change définit 2 styles de base:

  • Le régime de changes fixes :

Dans ce régime, la monnaie nationale à une valeur officielle exprimée par rapport à une "monnaie étalon" (l'or, le dollar ou une combinaison de devises).La parité est ainsi la valeur officielle d'une monnaie par rapport à une autre. Lorsque la parité ne peut plus être maintenue, il faut procéder à une modification du taux de change fixé, par une dévaluation, ou une réévaluation de la valeur officielle de la monnaie.

  • Le régime de changes flottants :

Pour ce régime, Il n'y a pas d'étalon, il n'existe pas de parité officielle. Le taux de change d'une monnaie varie librement sur le marché des changes, en fonction de l'offre et de la demande pour cette monnaie. On peut demander de la monnaie parce qu'on achète des produits à l'étranger, parce qu'on veut acheter des titres à l'étranger ou pour diverses autres raisons.

Dans ce cas, la Banque centrale n'a plus d'obligation d'intervention quant à la valeur de sa monnaie par rapport aux autres, mais elle peut toujours intervenir pour limiter l'ampleur des variations.

  1. Le régime de changes actuel au Maroc

Le Maroc adopte un régime de change rattaché à un panier de devises composé à 60% de l'euro,  et 40% du dollar (en 2015 la composition de panier de devises était de 80% en euro et 20% en dollar). Bank al-Maghrib (BAM) fixe ainsi le taux de change sur la base d’une parité fixe avec ce panier de devises. Avec ce régime, la monnaie marocaine dispose d'une petite marge de fluctuation de 0,3% à la hausse comme à la baisse. Le dirham évolue donc actuellement dans un corridor de 0,6% au niveau duquel la banque centrale intervient pour acheter ou céder la devise.

Dans ce régime fixe actuel, la BAM publie au minimum trois cotations par jour: Un cours d’ouverture à 8h30, un cours fixing à 14h, et un cours de clôture à 15h30. En effet dans ce système, BAM satisfait l’ensemble des besoins en devises, sans limite et sans ajustement sur les prix.

  1. Projet de flexibilité du taux de change : Objectif et étapes

Après des mois de travail et de coordination entre le ministère de l’Economie et des Finances et BAM, le Maroc décide de passer à un régime de change flexible, ce qui signifie que le taux de change du dirham sera fixé par la loi de l'offre et de la demande.

La première étape consiste à fixer des limites supérieures et inférieures du taux de change, et la banque centrale intervient pour équilibrer le marché en cas de dépassement (flexibilité limitée du taux de change). Parallèlement, BAM travaille sur la mise en place d’un système de ciblage de l'inflation pour faire synchroniser le taux d’inflation à un taux cible ou à un intervalle des taux cible déterminés à l’avance par la banque centrale (flexibilité considérable du taux de change). La phase finale sera la libéralisation totale du  taux de change du dirham (flottement).

Selon le message adressé par le Roi Mohammed VI aux gouverneurs des banques centrales arabes, réunis au Maroc l’année dernière, le but de ce projet est de: « Renforcer la résilience de l’économie nationale aux chocs externes, le Maroc a décidé tout récemment d’entamer une transition graduelle vers un régime de change plus flexible, à même de consolider la compétitivité de son économie ».

  1. Flexibilité du taux de change : réactions mitigées entre partisans et opposants 
  • Partisans de la réforme: la flexibilité du taux de change est une décision souveraine qui assure les intérêts économiques du Maroc, et qui protège le pouvoir d'achat des citoyens.

Le ministre de l'Economie et des Finances a déclaré que la réforme du régime de change est devenue nécessaire tenant en compte les circonstancielles économiques actuelles, en soulignant que ce changement s’impose, car le Maroc ne peut plus réunir en même temps : un taux de change fixe, une politique monétaire indépendante et une ouverture économique.

Pour sa part, BAM a affirmé que la libéralisation du taux de change de dirham est une décision souveraine, qui a été prise pour absorber les chocs futurs causés par les crises économiques internationales, et afin d'assurer l'intérêt économique suprême du pays. Selon le Wali de la banque centrale, la transition sera faite d'une manière progressive, tout en assurant les intérêts économiques nationaux,  à travers la préparation du système bancaire marocain, ainsi que les différents acteurs économiques concernés.

Selon les partisans de ce projet, la situation macroéconomique du Royaume favorise énormément l’entame de cette réforme, avec des indicateurs économiques globalement à l’équilibre, une inflation maitrisée et un déficit budgétaire en constante amélioration, en plus d’un système bancaire solide, avec des réserves suffisantes de devises, et le climat de stabilité et de sécurité dont jouit le Maroc. Ces indicateurs ont contribué à faire du Maroc la destination privilégiée des investissements extérieurs et des capitaux étrangers.

Plusieurs raisons ont incité notre pays à aller de l'avant dans cette réforme ; il s’agit d’accompagner l'ouverture du Maroc sur l'économie mondiale, d’améliorer la compétitivité de l’économie nationale, d’encadrer le développement du secteur financier du pays tout en contribuant à renforcer les bases solides du pôle financier de Casablanca, et réduire la forte pression sur les réserves en devises étrangères.

Sur cette base, le système financier national sera en mesure d'affronter et d'absorber les chocs réels, les entreprises exportatrices bénéficieront de cette situation grâce à l’amélioration de leur compétitivité par rapport aux marchés étrangers.

Les activités touristiques connaîtront des améliorations importantes, et  le secteur attirera plus de touristes, en raison de la baisse des taux de change de dirham, et grâce au faible coût de l'hébergement au Maroc.

Parmi les possibles avantages de cette réforme, l’amélioration des flux d’investissements étrangers (à la fois sous la forme d'achat d'actions, des obligations, des titres de créance ou des investissements industriels et de services), et l’augmentation des transferts des MRE.

Les avantages mentionnés ci-dessus contribueront à augmenter les réserves de devises, équilibrer la balance des paiements, améliorer le climat des affaires, promouvoir l’investissement, et créer des postes de travail supplémentaires, ce qui contribue in fine  à la réduction du taux de chômage, l’encouragement du taux de croissance et l’amélioration de la performance de l’économie nationale.

  • Les opposants de la réforme : la flexibilisation du dirham conduira à une baisse de sa valeur sur le marché de change puis amènera à l'inflation et à l'endettement.

Le remplacement d’un système de taux de change fixe du dirham par un autre flexible, conduira à une baisse de sa valeur sur le marché de change par rapport au dollar et l'euro, ce qui pourrait faire perdre le Maroc et ses entreprises un large éventail d'opportunités et de possibilités dont jouit notre pays. Ces craintes sont légitimes, étant donné que la flexibilisation de dirham conduit à l'inflation et à l’augmentation de l'endettement et des prix des importations, surtout que notre pays importe la majorité des produits de consommation et de ses besoins en énergie  de l’extérieur. 

Les opposants de la flexibilisation du dirham affirment que si le Maroc perd la capacité de contrôler l'inflation et la stabilité du taux de change, cela conduira à une hausse des intérêts imposés à la dette extérieure marocaine, la multiplication de la facture des importations, et l’épuisement  des réserves de change ; finalement, une hausse alarmante des prix, une augmentation inquiétante du chômage, et une expansion dangereuse de la pauvreté et de la vulnérabilité.

  1. Conclusion : Pistes de réflexions pour la réussite du projet de flexibilisation du Dirham

Afin de réussir cette réforme de flexibilisation du taux de change de dirham, les autorités concernées devront prendre plusieurs mesures qui touchent l’ensemble des parties prenantes, à savoir :

  • Prévoir les pertes et les gains de cette opération sur l’économie nationale, la compétitivité des entreprises marocaines et le pouvoir d’achat des citoyens, en se basant sur des études d’impacts fondées et calibrées par des modèles, des données et des hypothèses réels ;
  • Supporter la compétitivité de l'économie marocaine et soutenir les entreprises nationales, en particulier celles qui travaillent dans le secteur des exportations et des importations ;
  • Renforcer le contrôle et le rôle de la concurrence ;
  • Prendre des mesures juridiques disciplinaires pour éviter le risque de la spéculation sur la monnaie nationale afin d’éviter un désordre du marché monétaire au Maroc ;
  • Soutenir le pouvoir d'achat des citoyens marocains, et le protéger contre les fluctuations des prix.

 

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