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Maroc |

Publié le 06 avril 2017

Le gouvernement El Otmani vu à la loupe

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Et ainsi donc, le roi Mohammed VI a nommé mercredi 5 avril le gouvernement Saadeddine El Otmani, avec ses 39 membres, dont 20 ministres pleins, ses 6 ministres délégués et ses 13 secrétaires d’Etat. Un gouvernement formé de six partis politiques, le PJD, le RNI, le PPS, le MP, l’UC et l’USFP. A l’exception de Driss Lachgar, patron de cette dernière formation, et bien entendu Abdelilah Benkirane, tous les autres chefs de partis  sont membres de ce cabinet. Et avant de dire, avec facilité, que le PJD a été dépouillé de sa victoire électorale, il faut examiner les choses plus en profondeur. Commentaires.

Le volet numérique (voir tableau ci-dessous).

39 membres du gouvernement donc, avec les partis inégalement représentés, et sans aucune mesure avec leur poids électoral. Ainsi, si le PJD, arrivé premier aux élections, et disposant de 125 députés, aligne 12 membres du gouvernement, le RNI en compte 7, mais avec seulement 37 députés. De plus, dans la catégorie des ministres pleins, le PJD arrive à presqu’égalité avec le RNI, avec 6 pour le premier et 5 pour le second, en plus du fait que les technocrates sont 5 à occuper des ministères pleins.

Par ailleurs, on constatera qu’il existe, finalement, deux blocs dans ce gouvernement, en matière idéologique. Le PJD, avec son allié le PPS, domine le bloc conservateur (même si le PPS n’est pas vraiment dans cette logique, mais il a lié son sort au PJD) qui totalise  15  membres dans ce gouvernement, dont 8 pleins. Pour sa part, le RNI est chef de file des « modernistes » (le MP dans son camp est dans le même cas que le PPS dans le sien) qui disposent de 16 membres du cabinet, dont 7 ministres pleins.

Une sorte d’équilibre numérique, donc, entre les deux blocs, l’un mené par le chef du gouvernement Saadeddine El Otmani et l’autre par le ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du développement rural et des Eaux et Forêts Aziz Akhannouch, qui est de fait le numéro 2 du gouvernement.

En revanche, si on examine les ministères par leur importance budgétaire et leur poids économique, le RNI domine très largement le PJD, s’étant accaparé les Finances, l’Investissement, le monde rural et maritime dans sa globalité, le Commerce et l’Industrie, en plus de la Justice et du Sport. Mais c’était ce que voulait Benkirane, sauf qu’il voulait imposer ses conditions. Toute la complexité est là…

Enfin, on assiste à un retour en force des ministères anciennement dits de souveraineté, les ministères régaliens, presque tous tenus par des technocrates, sans affiliation politique : La diplomatie, l’Intérieur, les Affaires religieuses, le  Secrétariat général du gouvernement, et le grand pôle de l’Education/enseignement (bien que des rumeurs courent sur l’appartenance de Hassad au MP), en plus, bien entendu, de la Défense nationale. Dans le groupe des ministres pleins, les technocrates alignent pas moins de 5 ministres, autant que le RNI et presqu’autant que le PJD !

Les ministères régaliens

On avait pris l’habitude, depuis quelques années, d’avoir des ministres politiques, dans le sens de partisans,  à la tête des ministères dits de souveraineté, c’est-à-dire relevant directement du chef de l’Etat. El Otmani (dans sa vie antérieure) à la tête de la diplomatie, puis Salaheddine Mezouar, Mohand Laenser dans l’immense département de l’Intérieur, Mustapha Ramid à la Justice…

Avec le gouvernement El Otmani, on revient à l’ancienne pratique, avec des ministres de souveraineté… régaliens. On en connaît les risques, dans le sens des rapports avec leur chef du gouvernement. Tout dépendra alors de la personnalité de ce dernier, qui semble bien plus consensuel et infiniment moins cassant que son rugueux prédécesseur.

Ainsi, et en dehors de Mohamed Aujjar à la tête du département de la Justice, les autres, Intérieur, diplomatie, Habous, secrétariat général du gouvernement, et aujourd’hui Education, sont nommés directement par le palais et n’appartiennent ni n’ont jamais appartenu à un quelconque parti.

Une seule secrétaire d’Etat est technocrate, celle aux Affaires étrangères – Mounia Boucetta – , car ces fonctions de Secrétaire d’Etat ont été dévolues aux partis au nom de l’équilibre arithmétique et de la satisfaction des egos. Au total, et hors Mme Boucetta, il y a 7 ministres technocrates, dont 5 pleins, soit le cinquième de ce gouvernement.

La répartition sectorielle

Le RNI occupe les ministères économiques : Economie et Finances, Agriculture, Pêche maritime, Développement rural et Eaux et forêts, Industrie, Investissement, Commerce, Economie numérique, Tourisme, Transport aérien, Artisanat et Economie sociale (ces derniers postes sont détenus par Sajid de l’UC, qui s’est allié au RNI et fera ce que le RNI lui demandera de faire). Même si les ministères délégués et secrétariats d’Etat dans ces secteurs sont attribués à des personnalités relevant d’autres partis que le RNI, c’est réglementairement le ministre plein qui a la tutelle, et qui l’exerce. Et l’exercera, vu le caractère des titulaires de ces départements. De plus, le RNI aura la Justice et les Sports.

Du côté du PJD, il y a une partie du volet économique, avec l’Energie, les Mines, le Développement durable, l'Equipement, le Transport, la Logistique et l’Eau. Mais le parti de Benkirane est plus présent sur le volet social, avec les Droits de l’Homme, la Famille, la Solidarité, l’Egalité, le Développement social, et l’Emploi. Le PJD se partage ce volet social avec le PPS, qui gèrera la Santé et la Politique de la Ville.

On notera cependant que dans un pays qui a organisé la COP22, et qui en est président pour un an, le gouvernement ne dispose pas de ministère de l’Environnement. Développement durable, certes, mais pas Environnement. Et pour un pays qui a axé la plus grande partie de sa stratégie internationale sur l’Afrique, il n’existe pas de ministère chargé des Affaires africaines, bien que cela ait été envisagé un temps. En revanche, nous avons les droits de l’Homme, une problématique aussi dépassée que bien gérée par le Conseil national éponyme… à moins que ces droits n’incluent les nouvelles dimensions que sont le droit à l’environnement, la justice climatique, le droit à être éduqué…

Les hommes forts du gouvernement

Saadeddine El Otmani. Il est ancien secrétaire général du PJD (2004-2008), il est psychiatre et exégète de la religion, et il est ancien chef de la diplomatie. Il est le chef de ce gouvernement, et deviendra très certainement dans quelques mois celui du PJD. Le Dr El Otmani est un homme de consensus, mais un homme à forte poigne, malgré ses apparences courtoises et avenantes.

El Otmani sait dans quelles conditions il a pris la relève de son prédécesseur Benkirane. Ce dernier est excellent orateur, parfait tribun mais au caractère rugueux. Le nouveau chef du gouvernement est plus en rondeurs, et il a accepté ce qu’on lui a demandé. Son souci était de parvenir à former son gouvernement, et il y a réussi. A partir d’aujourd’hui, on peut parier sur des luttes sourdes, en coulisses, entre lui et Akhannouch, son numéro 2 au gouvernement. Il jouera sur l’impossibilité qu’il soit démis de ses fonctions, sauf à dissoudre la Chambre des représentants.

Aziz Akhannouch, pour sa part, sait en quoi il a réussi : hisser haut, très haut, son parti. Il sait aussi ce qu’il lui en a coûté, de féroces attaques dans la presse, sur sa personne, son histoire personnelle, sa vie, ses affaires… Il est dans la ligne de mire du PJD, de ses médias, et des journaux amis (intéressés ou non). L’homme est un bulldozer ; il va droit au but, à son but, sans se préoccuper des médisances et des piques. Mais il a la rancune tenace, et aussi l’intelligence de savoir composer. S’il n’avait pas d’amitié particulière avec Benkirane, il n’en a pas non plus pour El Otmani, mais il le respecte et lui témoigne une certaine confiance.

Entre ces deux hommes, tout se jouera dans les prochains mois, ceux de la discussion de la loi de Finances 2017 (pour ce qu’il reste de l’année) et de celle de 2018. Mais les deux hommes nourrissant une hostilité patente envers Benkirane, il est fort possible qu’ils s’entendent, dans leur travail gouvernemental, et pour le plus grand bien du pays. Et des journalistes…

Bien évidemment, les hommes forts du gouvernement sont aussi les ministres de souveraineté, mais eux sont appelés à remplir leur mission, sans état d’âme, au service de l’Etat, plus que du gouvernement. Il faudra tout de même modérer les ardeurs anti-PJDistes du nouveau ministre de l’Intérieur ; son contentieux avec le PJD remonte à loin et va très haut, du temps où il était wali et gouverneur un peu partout. Mais aujourd’hui, il est ministre, et doit savoir museler ses états d’âme.

Le PJD gouvernemental

L’expression signifie qu’il existe un PJD de l’opposition, ou du moins s’apprêtant à le devenir, mené par ces candidats à la « ministrabilité » qui ont été recalés, essentiellement Abdelali Hamieddine et Amina Maelainine, lesquels appellent à une fronde du parti contre El Otmani.

Mais au gouvernement, Saadeddine El Otmani a su négocier l’entrée de poids lourds du PJD. Il y a 12 ministres, pleins, délégués ou secrétaires d’Etat, dont des membres éminents du parti : La plus belle « prise » d’El Otmani est Mohamed Yatim, dirigeant « historique » du PJD et à l’origine de sa création, avec Benkirane, feu Abdallah Baha et El Otmani. Entré au gouvernement, il sera tenu de soutenir son chef du gouvernement, et non plus du parti, tâche dont il s’était très fort honnêtement acquitté avant de devenir ministre. Mais il y a aussi el Khalfi, qui a eu quelques chamailleries ces deux dernières semaines avec Benkirane, et aussi Lahcen Daoudi, homme influent au PJD, ancien secrétaire général adjoint et invariablement raillé par Benkirane.

Bassima Hakkaoui, seule ministre pleine, est également connue pour exercer une forte influence sur les femmes au PJD. Elle sera aidée en cela par Nezha el Ouafi, qui arrive et Jamila Moussali, qui se maintient.

Et au total, ce sont ces douze ministres, membres pour la plupart du secrétariat général du PJD, sur 21, qui apporteront leur soutien à El Otmani, quand il sera attaqué par Benkirane (discrètement) et par les autres, plus frontalement.

Les records

Il existe deux records à relever, de longévité, au sein de ce gouvernement. Ahmed Toufiq, aux Habous, qui est en poste depuis 2002, qui vient d’achever ses 15 ans en fonction, et qui part pour y ajouter 5 autres années.

A côté de lui, Aziz Akhannouch, ministre au même département depuis 2007, et qui bouclera en 2021 15 années à cette fonction, établissant à son tour un record. Autre particularité d’Akhannouch, de ministre technocrate, il est devenu ministre politique, chef d’une formation politique dont il a déjà déclaré sa volonté d’en faire un parti de masse.

Les femmes

Ce gouvernement aligne 9 femmes sur 39, soit 3 de plus que dans le gouvernement Benkirane. Sur les 9 femmes, il n’y en a qu’une qui soit ministre pleine, Bassima Hakkaoui.

Et c’est le PJD qui a présenté trois femmes au gouvernement, suivi par le RNI avec deux femmes. Il y a une technocrate, une de l’USFP, une du MP et une du PPS.

Les féministes et autres bien pensants pensent que les secrétariats d’Etat sont des « lots de consolation », mais n’est-ce pas cela, aussi, une sorte de condescendance à l’égard des femmes ? Répondra qui voudra, ce qu’il voudra.

 

En définitive, et de prime abord, ce gouvernement est fait de bric et de broc, avec un RNI triomphant et un PJD moribond, par la faute et la responsabilité d’el Otmani, qui « a tout concédé », contrairement à son prédécesseur, et par l’action discrète de l’ « Etat profond », c’est-à-dire du palais, comme on le dit ici et là, et même partout. Mais Benkirane-ci n’avait-il pas sa majorité le 18 octobre, quand l’Istiqlal et l’USFP étaient partants, et qu’avec ces 2 partis, en plus du PJD et du PPS,  il totalisait 203 députés, soit la majorité absolue.

Mais Benkirane était allé chercher le RNI, auquel il reconnaissait les compétences techniques et les connaissances économiques et entrepreneuriales. On connaît la suite. Abdelilah Benkirane, en voulant tout avoir, a tout perdu. Saadeddine El Otmani, bien plus pragmatique, aura permis à son parti de rester dans les institutions, et de diriger le gouvernement, ce qui aurait pu lui échapper s’il avait continué à faire de l’obstruction.

Il ne faut donc pas brandir les 125 sièges du PJD à tout moment et pour n’importe quelle occasion. 125, seuls, ne donnent droit à rien, sauf à diriger un gouvernement impossible. Ce n’est que dans l’alliance, et avec la bénédiction du palais que les 125 peuvent réunir une majorité absolue. Pourquoi le Palais ? Parce qu’il a un rôle constitutionnel central, et admis par tous.  Sauf par Benkirane et ses alliés objectifs ou intéressés du PJD et des médias. Mais au Maroc, c’est celui qui crie le plus fort qui a raison, contre toute raison.

Aziz Boucetta

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