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Publié le 28 mars 2017

Libéralisez les médias audiovisuels, de grâce, par Sanaa Elaji

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Je n’aime pas cette image que me renvoie à moi-même un vieux miroir rongé par la rouille… de même que je n’aime pas cette image que l’on veut me coller, qui ne me ressemble guère et qui est le fait de créatures tyranniques sûres de leur fait, agissant avec préméditation et avec entêtement. Je hais cette télévision publique qui diffuse, dans l’écrasante partie de sa programmation, des choses qui ne me ressemblent ni ne peuvent me représenter…

… Des choses qui ne sont pas ce Maroc que nous vivons, où nous vivons, à son rythme, avec ses succès et ses revers, ses réalisations et ses manquements, ses hiatus et ses accélérations, ses débats passionnés et ses voix multiples et diverses.

Je vis depuis plusieurs années un véritable calvaire à chaque fois que je rencontre des gens, d’expression arabe, qui ne connaissent pas le Maroc, ou plutôt qui ne le connaissent (ou pensent le connaitre) qu’à travers ses télévisions. Que ces gens soient du Liban ou de Syrie, de Belgique ou d’Egypte, de France ou du Koweït, du Qatar et d’ailleurs… Tous autant qu’ils sont, ils ne connaissent de nous que nos interminables journaux télévisés sur la « Une », qui passent, repassent  et ressassent les activités royales de cette manière lassante, qui ne sert ni l’info ni le pays ni même le roi. Une approche que les responsables de l’audiovisuel eux-mêmes savent désormais dépassée, fatigante et même absurde… mais s’ils le savent pertinemment, ils n’arrivent pas à sortir, à se libérer de cette forme d’info dont les grandes lignes et l’esprit ont été définis à une époque révolue à laquelle même le tiers-monde a aujourd’hui renoncé.

Comment donc pourriez-vous rencontrer un individu, pour toutes sortes de raisons, qui ne connaît du Maroc que ce qu’il en voit dans ses médias, et l’entretenir des débats animés qui parcourent et agitent le Maroc, sur les institutions publiques, sur la constitution, sur le rôle et la place de la monarchie, du projet de la Commanderie des croyants ? Sur l’égalité en matière d’héritage et sur les libertés individuelles ? Sur la fortune du roi, ses attributions et ses pouvoirs ? Sur les excès des responsables et leurs outrecuidances ? Essayez donc de discuter de cela avec une personne qui ne sait du Maroc et qui n’en retient que ces gens qui embrassent la main du roi ou du prince héritier, que ces bulletins d’informations préhistoriques à la langue de bois bien arrimée, que ces émissions et programmes totalement insignifiants que les autres médias et que l’opinion publique n’en peuvent plus de critiquer…  Essayez seulement l’expérience de parler de votre pays à quelqu’un qui n’en a vu que les médias officiels et vous prendrez la mesure de ce mur d’incompréhension… un mur construit par ces mêmes médias officiels, en toute connaissance de cause !

Pourriez-vous comprendre que vous vous trouviez avec un individu, un étranger qui vit sous une dictature, une vraie dictature, mais que vous ne puissiez lui faire admettre que chez vous, au Maroc, malgré toutes les imperfections et les anomalies, vous vivez en réalité dans un espace de lumière et de liberté qu’il est très loin de connaître chez lui ? Vous le verrez vous toiser avec amusement, car pendant que vous soliloquerez sur votre pays, il sera convaincu, lui, qu’en dépit de la dictature militaire qui l’écrase et qu’il ne peut même pas penser à envisager de critiquer, il est à même de vous donner des leçons de démocratie. Et le pire est que ce ne serait pas de sa faute, s’il vous traite ainsi, mais celle de vos médias publics qui lui auront donné cette image de vous et de votre pays !

Ces Mesdames et Messieurs les responsables de notre secteur public de l’information, ces gens qui persistent à maintenir nos médias publics dans leur légendaire rigidité, sont-ils seulement conscients  qu’ils portent préjudice au pays et à son image, en plus de la nôtre en tant que citoyen(ne)s marocain(e)s ?

Et pourtant… sur le plan intérieur, plus personne ne peut plus aujourd’hui exercer une tutelle sur les populations. En effet, avec le web et les chaînes satellitaires, si vous ne procurez pas à vos citoyens des médias audiovisuels qui respectent leur intelligence et tiennent compte de leurs connaissances, vous les conduirez à se forger une opinion sur ce qui se passe dans leur pays à travers des médias étrangers dont nous savons qu’ils sont rarement objectifs. En outre, le fait de priver vos propres ressortissants d’une information intelligente dans et de leur pays et de programmes de débats sur les questions politiques ou sociétales nationales, revient à vendre à l’étranger une image tronquée, voire négative, des évolutions enregistrées au Maroc, avec ce qu’elles ont de bien et de moins bien.

Mais est-ce cela, sans doute, l’objectif visé au final… nous laissant, nous autres, tous autant que nous sommes, à continuer cette illusion de rêver de médias qui nous ressembleraient.

Al Ahdath al Maghribiya (traduction de PanoraPost)

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