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Publié le 29 janvier 2017

Le PJD a-t-il compris la leçon ?, par Ahmed Aassid

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Contrairement à ce que pensent bien des gens qui ont repris à leur compte le discours de victimisation dans leur lecture de l’impasse actuelle du PJD (et la plupart de ces personnes sont des membres ou sympathisants du parti), il s’avère que la formation d’Abdelilah Benkirane endosse une grande part de responsabilité dans ce qui lui arrive après son incontestable victoire électorale. Ce succès n’a en effet pas conduit vers ce qui était attendu d’un second mandat du PJD, en dépit de la désignation du secrétaire général du PJD par le roi Mohammed VI pour former le gouvernement.

La faute commise par le parti n’est ni fortuite ni passagère, pas plus qu’elle ne relève d’un contexte particulier ou de facteurs inédits. Elle s’explique en fait par cette particularité du PJD, liée à sa qualité de parti islamiste relevant de la nébuleuse internationale des « Frères » et ayant sa propre lecture de la démocratie qui s’est retournée contre lui, comme avant, cette lecture, faite ailleurs, par d’autres Frères, s’est retournée contre eux.

Face au « Tahakkoum », les PJDistes ressentent une certaine gêne, voire de l’angoisse, en cela que malgré le fait qu’ils aient occupé la première place au scrutin du 7 octobre, cette position ne leur  a pas permis de réaliser quelque chose qui puisse transformer leur succès électoral en triomphe politique. Et bien que M. Benkirane maîtrise l’arithmétique, lui qui a déclaré un jour que 125 est un nombre supérieur à 37, il n’aura pas été en mesure de vérifier cette affirmation sur le plan empirique, en formant un gouvernement. En vérité, le chef du PJD a commis une lourde erreur en pensant que la politique répond aux règles de l’arithmétique et des mathématiques, en cela que pour ces sciences, les mêmes causes et conditions engendrent les mêmes effets et résultats, contrairement à ce qui se produit en politique.

Le problème du PJD est qu’il est tombé dans le même piège que Mohamed Morsi et les Frères égyptiens, puis aussi que Ghannouchi et le parti Ennahda en Tunisie. Il a considéré que la démocratie est un simple outil pour dégager une majorité qui aurait en charge la sphère publique, en l’absence d’un contrat social qui protégerait tout le monde de tout le monde, alors même que la démocratie est un ensemble de valeurs et de principes qui ne peuvent se réduire à un quelconque contrat, aussi important soit-il. Ces valeurs et principes sont marqués par leur universalité et contraignent aussi bien les dirigeants que les administrés, la majorité que la minorité, et s’il arrive qu’on leur porte atteinte, comme le font le pouvoir et les islamistes, cela ôte à l’opération électorale toute sa signification, conduisant même à  des résultats inverses à ceux dégagés par le scrutin.

Tout cela explique pourquoi la stabilité fait toujours défaut dans plusieurs pays de la région nord-africaine et moyen-orientale après l’organisation d’élections générales, de même que cela avait fait défaut et avait expliqué bien des choses dans l’émergence du fascisme, puis du nazisme, dans l’Europe de la première moitié du siècle précédent.

Les gens du PJD affirment qu’il existe des centres d’influence au cœur de l’Etat, qui malmènent la transition vers la démocratie et qui œuvrent à réduire la force du PJD,  bien qu’il ait obtenu la majorité électorale. Mais ledit parti oublie ce fait important qu’il a lui-même participé à cela en commettant de grandes et lourdes fautes. Il n’a ainsi pas compris que la majorité qu’il a conquise n’est en réalité que « la plus forte des minorités », en l’occurrence une petite majorité qui ne lui sert qu’à la représentation d’un nombre relativement modeste d’électeurs. En effet, le cumul des voix engrangées par les autres partis dans leur ensemble constitue une forte majorité qui impacte fortement les équilibres politiques en permettant d’affronter le parti arrivé premier en l’isolant complètement et en retirant toute force à sa majorité relative et étriquée. Et cela se voit très exactement avec le fameux « communiqué des quatre » (RNI, UC, MP et USFP).

La conception islamiste de la démocratie, voulant qu’elle ne soit qu’un instrument électoral que l’on doit absolument dépouiller de sa valeur et de sa portée philosophiques par nature  « occidentales », est la source de l’impasse actuelle du PJD qui se trouve aujourd’hui dénudé et sans défense contre l’absolutisme. Ce parti souhaite bâtir les fondements de la dictature de la majorité, exactement comme Morsi et les Frères égyptiens avant lui. Tous ces gens avaient pensé qu’en occupant la première place électorale, ils étaient en mesure et surtout en droit d’imposer leur volonté et leurs conditions à l’ensemble des partenaires et alliés politiques, les obligeant à aller au gouvernement mais selon leurs conditions préalables ; ils ont ensuite considéré que les conditions de ces partenaires étaient des formes de « chantage ».

Et c’est là que le bât blesse, car cette conception des choses est bancale et elle a abouti à l’isolement du PJD, contrairement à ce qu’il pensait. Ainsi, les règles du jeu que le parti de Benkirane avait contribué à mettre en place en 2011 n’étaient absolument pas démocratiques et aujourd’hui, il doit s’y soumettre et en reconnaître les conséquences.

J’ignore si le PJD a compris la leçon ou non, mais il semblerait qu’il soit conduit tôt ou tard à revisiter sa compréhension de la notion de démocratie qu’il doit appréhender au-delà des urnes pour comprendre qu’elle est un tout, un tout indivisible. Et cela signifie que la démocratie est un ensemble de valeurs qui passent par le respect des libertés et des droits de l’Homme, la séparation des pouvoirs et l’égalité des genres, la suprématie de la loi, qui doit être considérée comme un cadre juridique évoluant avec le temps, en permanence, conformément aux droits séculaires  des personnes et, enfin, la soumission de l’action publique aux règles du débat et des échanges d’idées, en plus de la logique de la gestion relative de la chose politique.

(Traduction de Panorapost)

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