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Publié le 11 janvier 2017

Bataille des communiqués et guerre de la communication, par Aziz Boucetta

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Depuis une quinzaine de jours, le Maroc politique, et ceux qui s’intéressent (encore) à la politique vivent au rythme des communiqués, des déclarations et des contre-attaques, les uns contre les autres et le reste qui regarde. Dans ce jeu de la com, le résultat est indiscutable : le PJD est le grand vainqueur car il ne se contente pas de faire la course en tête, mais il la fait seul, désespérément seul. Sa maîtrise de la communication n’a d’égale que le mutisme des autres, de tous les autres.

Depuis que la crise a éclaté, qui meuble l’espace médiatique ? Benkirane, sa communauté charismatique du PJD et des médias, Nabil Benabdallah et Hamid Chabat, c’est-à-dire les amis et alliés du chef du gouvernement. Plus tant d’autres. Ils ont réussi à vendre l’idée qu’on veut leur voler leur victoire qui, sous d’autres cieux, aurait pourtant été qualifiée de « victoire en demi-teinte »…

La recette de la présence et de la domination de la nébuleuse unie, compacte et homogène du PJD dans l’espace public tient à sa communication, alors même que ses adversaires, disparates et « bariolés », se contentent d’une terne politique des communiqués, généralement improductive, souvent balbutiante.  Et même pour les communiqués, ceux du PJD sont aussi forts que ceux des autres sont ternes, comme le montre le texte calamiteux des « quatre partis » et la réponse cinglante et, il faut l’admettre, littérairement fort belle de Benkirane !

Mais la bataille des communiqués ne saurait aider à remporter la guerre de la communication car un communiqué est vite oublié alors qu’une communication soigneusement étudiée et méticuleusement calibrée marque les esprits. Et le PJD a remporté tout aussi bien la bataille des communiqués que, suite logique, la guerre de la communication.

La communication du PJD  s’appuie d’abord et avant tout sur la gouaille de Benkirane, reprise, prolongée et déclinée dans une stratégie à plusieurs étages… L’intellectuel Abdelali Hamieddine lui donne un vernis de rationalité, alors que le syndicaliste Mohamed Yatim utilise en règle générale son bazooka pour expliquer les choses et Abdelaziz Aftati amuse la galerie avec son langage ordurier pour imager les problèmes. Et puis les médias amis se chargent d’annoncer les événements sous couverture « déontologique », faisant intervenir des personnes sources ou ressources…

Dans l’affaire qui nous occupe, en l’occurrence celle du gouvernement, Benkirane et ses amis mettent directement en cause le palais et le cabinet royal. Voyons donc comment la communication a été organisée autour de cela :

1/ Benkirane sort son communiqué- en réponse à celui du RNI/UC/USFP/MP et y indique qu’ « Akhannouch n’est pas en mesure de répondre à la question et il faut donc cesser les discussions avec lui ». Avec qui alors ? Levez la tête, et vous verrez, nous suggère Benkirane.

2/ Yatim commet, dès le lendemain, une de ses interminables bafouilles pour expliquer, doctement et didactiquement, le pourquoi du comment du communiqué des quatre partis, qu’il écorne sévèrement ce faisant (ce qui est, soit dit en passant, plutôt aisé comme exercice) ;

3/ Abdelali Hamieddine se fend, lui aussi le lendemain, de déclarations aux médias, expliquant patiemment en quoi les quatre partis ont failli et louant en creux l’intelligence politique de Benkirane ;

4/ Akhbar Alyoum titre en Une et en grand, voire en géant, que Benkirane s’est révolté face à ses adversaires puis, sur deux pages intérieures, il donne la parole à des intellectuels désintéressés qui expliquent allusivement certes mais néanmoins clairement que le PJD est en conflit avec le palais et qu’Akhannouch n’est que le porte-parole du palais ;

5/ Les sites relevant de la nébuleuse PJD (al-Ra’y, al Ômq…) mettent en ligne des dizaines d’articles sur l’affaire des communiqués… et les réseaux sociaux prennent le relais, avec par exemple les fameux « chevaliers de la réforme », ci-devant « chevaliers de Benkirane »…

6/ Quelques jours auparavant, alors même que ces communiqués n’avaient pas encore été publiés, Abdelaziz Aftati, ancien député d’Oujda écarté de la candidature au parlement pour le 7 octobre (et très opportunément remplacé par son épouse, placée en position très éligible sur la liste des femmes) a dit clairement que le président du RNI est un « channaq », en dialectal « homme des basses œuvres », agissant pour le compte de l’Etat profond…

Le même déroulé d’événements se produit après la décision prise en Conseil des ministres de faire adopter par le parlement la ratification de l’Acte constitutif de l’Union africaine. Abdelaili Hamieddine, Mohamed Yatim, et les autres, tous les autres.

Le PJD maîtrise la communication au sens large, et aussi la technique des communiqués. Remporter cette guerre de la communication est de bonne guerre, pourrait-on dire, pour le PJD… sauf que ses adversaires, de guerre lasse, semblent avoir jeté l’éponge et déserté le terrain. Mais en agissant ainsi, ils laissent toute latitude à Benkirane et ses amis de s’adresser à la population, une population qui réfléchit à l’émotion et agit selon l’éternelle empathie pour les faibles et les opprimés.

Et le tour de force, le coup de génie du chef du gouvernement est de se présenter comme un faible et un opprimé, un homme à qui on veut retirer un triomphe électoral, qui n’existe pas dans les faits arithmétiques. Etre premier à une élection ne signifie pas pouvoir revendiquer un pouvoir absolu.

La puissance du PJD, redisons-le, ne tient pas à son programme politique, qui ressemble à ceux des autres partis. Elle ne réside pas non plus dans  l’intégrité de ses dirigeants, tant il est vrai que la probité, qui est la norme, ne saurait tenir lieu de programme gouvernemental ou de posture politique.

La force du PJD et de Benkirane consiste en la combinaison de leur capacité de communication et en l’indigente et morne communication de ses adversaires. La force du PJD et de Benkirane ne s’appuie plus sur le 1,6 million d’électeurs qui ont voté pour lui, mais sur les millions et millions de citoyens qui assistent à cette joute inégale entre le chef du PJD et celui du RNI et qui sont conditionnés par l’ultra-performante communication des amis de Benkirane !

Ce n’est pas un mal en soi qu’un parti, PJD ou autre, arrache la majorité absolue. Le péril est que, n’ayant personne face à lui, ce parti sera toujours tenté par une dérive hégémonique, et donc autoritaire, au risque de devenir totalitaire. C’est la raison pour laquelle les autres partis doivent s’unifier, et apprendre à communiquer, spontanément, car dans la lutte entre la politique du coup de fil et celle du coup de boutoir, du coup de tête contre le coup de sang, la victoire ne changera pas de camp, sans une communication mieux étudiée, plus offensive, résolument plus efficace, ou au moins aussi efficiente.

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