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Publié le 07 janvier 2017

Messieurs les politiques, de grâce, reprenez-vous…, par Aziz Boucetta

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Benkirane parle beaucoup et prend la pose, alors qu’Akhannouch s’exprime peu et s’expose, et le Maroc institutionnel reste en pause… Il semblerait que le feuilleton gouvernemental ne puisse pas finir de sitôt, le chef du gouvernement désigné faisant peu de capacité de négociation, face au mastodonte de ladite négociation Aziz Akhannouch, qui, pour sa part, met la barre très haut, trop haut. Un deus ex machina s’impose, et c’est l’article 42 de la constitution.

Cet article stipule que « le roi, chef de l’Etat, son représentant suprême (…), veille au respect de la Constitution, (et) au bon fonctionnement des institutions constitutionnelles (…) ». Or, il est plus qu’évident que les institutions ne « fonctionnent pas bien ». Le Maroc était en situation de blocage gouvernemental ; il est aujourd’hui en crise politique. Et avec le temps qui passe, cette crise s’approfondit et menace la bonne marche de l’Etat et de l’économie nationale, à une période où l’Etat s’investit fortement à l’international et où l’économie amorce, ou veut amorcer, un tournant qualitatif et structurel.

Où cela a-t-il coincé ?

C’est l’Istiqlal et son adhésion au gouvernement qui avaient mis le feu à la poudre, dès le départ. Hamid Chabat se voyant éreinté dans les urnes, malmené dans la classe politique, ébranlé sur son socle istiqlalien, s’était jeté dans les bras du PJD. Et Benkirane, en politique madré qu’il est, l’avait accueilli barbe au vent et bras ouverts, dans une tentative masquée de vassalisation du plus vieux parti du pays. Et c’est cela, entre autres facteurs, qui a fait sortir les caciques istiqlaliens, nonagénaires et quinquagénaires,  pour reprendre leur parti en mains, et surtout l’arracher de celles du PJD et dans la foulée, de celles de Chabat.

Où cela coince encore ?

Une fois l’Istiqlal évacué jusqu’à rémission du syndrome Chabat, et après la résignation énervée de Benkirane, Akhannouch a poussé encore ses pions, peut-être d’une case en trop. Il exige la rentrée au gouvernement de la petite UC et de la (malheureusement et désormais) insignifiante USFP. Ce dont Benkirane ne veut absolument pas entendre parler, dit-il du moins... Mais il est quand même le chef du gouvernement désigné, et dans une démocratie, la voix d’un chef du gouvernement doit être entendue.

Et bien que les arguments d’Akhannouch sur la « sécurisation » de la majorité avec l’UC et l’USFP soient parfaitement recevables, Benkirane ne cèdera pas. Question de prestige, et surtout de fierté.

Où cela coincera encore plus ?

A supposer que, par un miracle quelconque, le chef du RNI et celui du PJD, et du gouvernement, s’accordent, il en restera une très solide rancœur de part et d’autre. Benkirane ne voudra plus rien céder, sur le nombre de portefeuilles, sur leur affectation, sur les grands ministères et sur la présidence du parlement. Akhannouch, lui, rompu aux négociations les plus ardues, ne transigera pas plus que son adversaire… Oui, car désormais, Benkirane sera son adversaire, ce qui augure de jours sombres pour le futur gouvernement. Mais on est obligé de faire avec.

Pourquoi cela coince-t-il tant ?

Parce que Benkirane commet ce qu’on appelle en droit des affaires un abus de majorité, voulant à tout prix s’accaparer par le rapport de force et la force de sa communication un pouvoir absolu qu’il n’ pas obtenu par les urnes… et parce qu’Akhannouch, pour sa part, s’apprête à plonger dans l’abus de sa (légitime) minorité de blocage, souhaitant imposer au large vainqueur de l’élection des petits poucets qui veulent et acceptent d’être ainsi poussés pour  assurer leur entrée au gouvernement que l’électeur leur a sèchement refusée.

Comment décoincer la situation ?

Voici aujourd’hui deux semaines qu’Abdelilah Benkirane a rencontré les deux conseillers royaux Abdellatif Mennouni et Omar Kabbaj. Et à l’issue de cet entretien, un communiqué a été publié, dont nous retenons ici deux passages : « le souci » du roi face au retard de la formation du gouvernement, et la nécessité de voir ce dernier  désigné « dans les meilleurs délais ».

« Dans les meilleurs délais », en bon français, cela veut dire dans les  10 ou 15 jours, délai expiré aujourd’hui, face à une complication des négociations. Les choses auraient pu continuer à aller lentement, mais aller quand même ; or là, il semblerait que l’on soit face à un véritable blocage, surtout que si l’insistance d’Akhannouch pour l’UC et l’USFP est logique, le refus catégorique de Benkirane est légitime.

Mais au final, les deux font dans l’excès, l’un dans son abus de majorité et l’autre dans son abus de minorité.

On peut, donc, s’attendre très prochainement à une intervention royale pour rapprocher les points de vue… Durant l’été, Abdelilah Benkirane avait révélé qu’en 2013, suite à la sortie de l’Istiqlal du gouvernement, ni lui ni Mezouar ne voulaient entendre parler d’un rapprochement entre eux. Et Benkirane d’expliquer alors que c’est le roi, s’appuyant sur les prérogatives que lui confère l’article 42 de la constitution, qui les avait conduits à se parler. Cela avait donné le gouvernement Benkirane II.

Aujourd’hui, en dehors de cette éventualité de la mise en pratique aujourd’hui de l’article 42 cité plus haut, il reste trois scénarios de sortie de crise :

1/ Un renouvellement de la confiance du roi en Benkirane, ce qui donnerait du temps au temps…

2/ La démission de Benkirane et son remplacement par quelqu’un d’autre du PJD ;

3/ Les élections anticipées.

Dans les trois cas, cela renforcera Benkirane, certes artificiellement, mais le renforcera quand même. En effet, on connaît la maestria du chef du gouvernement à se victimiser, bien que le retard de trois mois relève de sa seule responsabilité. En effet,  il ne dispose pas d’une majorité absolue pour briguer un pouvoir absolu, et il avait dès octobre le choix  de reconduire la majorité sortante ou de former un gouvernement Koutla.

Mais sur une scène politique aussi cacophonique que la nôtre, c’est celui qui hurle le plus qui se fait entendre… et dans une société aussi émotive que la nôtre, c’est à celui qui sanglote qu’on accorde sa sympathie. Surtout quand on commence d'ores et déjà à lire des titres comme "Akhannouch ourdit un nouveau complot contre Benkirane"...

Espérons donc une intervention du roi pour concilier les difficilement conciliables, pour ne pas dire inconciliables, et pour donner un peu de logique, de rationalité et de fermeté à un champ politique qui en manque cruellement. Cela  relancera une machine politique de plus en plus grippée, voire plus, ou pire… et cela rassurera également une classe économique en grande partie égarée, pour ne pas dire hagarde.

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