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Publié le 24 décembre 2016

Le roi a (enfin) agi en réaction au blocage gouvernemental… lecture préliminaire, par Aziz Boucetta

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Le communiqué est tombé en milieu de journée de ce samedi 24 décembre, émanant du cabinet royal. Les deux conseillers du roi Mohammed VI Omar Kabbaj et Abdelatif Mennouni ont rencontré le chef du gouvernement désigné pour lui faire part du « souci » du roi de voir le gouvernement formé dans les plus brefs délais. Commentaires d'une réaction royale, de nature technique, pour casser le pourrissement d'une situation.

1/ Les faits.

Le 10 octobre, 24 heures exactement après l’annonce des résultats définitifs du scrutin législatif du 7 octobre, le chef de l’Etat a reçu celui du gouvernement et l’a chargé de former un cabinet, conformément à l’article 47 de la constitution qui dispose que le chef du gouvernement soit choisi au sein du parti arrivé premier aux législatives. Mohammed VI n’était pas tenu d’opter pour le secrétaire général du parti, mais il l’a fait. Et sans perdre de temps. 24 heures seulement après la proclamation des résultats.

Et très exactement deux mois et demi après, le roi interpelle Abdelilah Benkirane qui, lui, perd du temps, et semble décidé à en perdre encore puisque rien ne point à l’horizon sur une éventuelle coalition gouvernementale.

Le communiqué dit : « Sur Hautes instructions de SM le Roi, les conseillers du Souverain Abdelatif Mennouni et Omar Kabbaj ont eu une entrevue avec le chef du gouvernement désigné. Au cours de cette entrevue, les conseillers du Souverain ont fait part à M. Benkirane du souci de Sa Majesté le Roi de voir le nouveau gouvernement se former dans les meilleurs délais. Au cours de cette même entrevue qui a eu lieu au siège de la primature, les conseillers du Souverain ont fait part à M. Abdelilah Benkirane des attentes de Sa Majesté le Roi et de l’ensemble des Marocains au sujet de la formation du nouveau gouvernement ».

2/ Qui sont les conseillers dépêchés chez Benkirane, au siège de la présidence du gouvernement ? Abdelatif Mennouni  est l’ancien président de la Commission chargée de la révision de la Constitution, mise en place en 2011 pour faire suite au fameux discours du 9 mars. Le conseiller du roi est un syndicaliste, membre fondateur de la CDT et ancien membre dirigeant de l’UNFP. Il connaît tout aussi bien, de près et de l’intérieur, l’histoire récente du Maroc, que la constitution sur l’élaboration de laquelle il avait veillé, en compagnie d’une vingtaine de ses pairs constitutionnalistes.

Omar Kabbaj est économiste, ancien ministre de Hassan II à l’Incitation économique et surtout ancien président de la Banque africaine de développement, de 1995 à 2005. Il maîtrise, lui, l’économie, les finances locales et internationales, et l’Afrique.

Le choix de ces deux hommes n’est de toute évidence pas fortuit. Mennouni expliquera la constitution et en quoi le fait de négocier avec des partis qui ont leurs exigences n’est pas « un putsch contre la volonté populaire », comme s’évertuent  à le clamer le PJD et à le proclamer les médias et internautes amis du même PJD. Ancien de la mouvance de gauche, le constitutionnaliste  Mennouni est rompu aux tractations politiques, en connaît les enjeux et est à même d’en conseiller à qui de droit d’y mettre un terme, lorsque les choses stagnent. Ce qui est le cas.

Omar Kabbaj exposera les réalités économiques dans un pays sans gouvernement, sans loi de finances et donc sans visibilité aucune pour les entreprises nationales et les investisseurs étrangers qui pourraient être intéressés de venir s’implanter au Maroc. Son expérience africaine servira également à mettre en exergue le rôle que veut jouer – et que joue – désormais le royaume à l’échelle du continent.

Si Benkirane ne comprend pas l’urgence de former un gouvernement, nul doute que ces deux hommes la lui auront expliquée, de par la nature technique de leurs charges respectives de techniciens constitutionnaliste et économiste.

On constatera, enfin, que ce n’est pas Fouad Ali al Himma qui était de mission auprès du chef du gouvernement. L’homme est le conseiller spécial du roi, même si le titre n’existe pas au Maroc. Politologue, ancien ministre délégué à l’Intérieur durant les 8 premières années du règne de Mohammed VI, et ami personnel et d’enfance de ce dernier, il est resté à l’écart de la rencontre. On se souvient que le secrétaire général du PPS Nabil Benabdallah, l’allié indéfectible et à l’occasion porte-voix de Benkirane, avait directement mis en cause Ali al Himma dans une interview, l’accusant presque nommément d’être le grand-maître du fameux tahakkoum. C’était en septembre dernier, et cela avait valu à Benabdallah un très ferme et encore plus sévère rappel à l’ordre du cabinet royal. Ne pas l’engager dans cette rencontre avec Benkirane est ce qu’on peut appeler de la finesse politique.

3/ Le communiqué.

Le choix des mots est pertinent. « Le souci de Sa Majesté le Roi de voir le nouveau gouvernement se former dans les meilleurs délais ». L’affaire devient donc porteuse de préoccupation, d’où le choix du mot « souci ».

Pour le Larousse, « souci » signifie « préoccupation qui trouble, inquiète », et pour le Littré, le terme a pour sens « soin accompagné d'inquiétude ».

Le roi, « garant de la pérennité et de la continuité de l’Etat et arbitre suprême entre ses institutions, veille au respect de la constitution, au bon fonctionnement des institutions constitutionnelles » selon l’article 42 de la constitution, s’inquiète donc, se préoccupe, du retard apporté à la formation du gouvernement. Il est dans son rôle, et il a quand même attendu longtemps avant de réagir.

La rencontre a eu lieu au siège de la présidence du gouvernement, revêtant ainsi un caractère officiel et solennel. Cela fait deux mois et demi que Benkirane est chez lui, le disant et l’assumant. Le roi y a mis bon ordre, un samedi, jour de weekend, à une date soigneusement choisie, deux mois et demi après la désignation du chef du gouvernement.

Les meilleurs délais... Une expression qui, en termes politiques et au regard des échéances qui se profilent (loi de finances, Sommet africain, conseil national du PJD...), ne saurait dépasser la semaine ou la dizaine de jours à venir.

Par ailleurs, le communiqué précise les « attentes de Sa Majesté le Roi et de l’ensemble des Marocains au sujet de la formation du nouveau gouvernement ». Le roi attend donc, mais aussi et surtout « l’ensemble des Marocains »... 1,6 million de ces Marocains « seulement » ont voté pour le PJD, sur 6,7 millions qui se sont déplacés aux urnes. Cela fait 5,1 qui ont voté pour d’autres partis. Et pour rappel, près de 16 millions de citoyens s’étaient inscrits sur les listes électorales, sur un total de 25 ou 26 millions en âge de voter. Cela relativise le 1,6 million et la « volonté des Marocains » dont parlent le PJD et ses amis.

Il est donc utile de revenir sur ces appels incessants de Benkirane et son camp sur « le putsch contre la volonté populaire », laquelle volonté populaire n’a pas donné d’autre mandat au chef du gouvernement désigné, en l’occurrence à Benkirane, que de former un gouvernement de coalition. Or, Benkirane a récemment dit dans une de ses rares sorties médiatiques depuis le 10 octobre, que « c’est (lui) que le roi a désigné chef du gouvernement et que c’est donc à (lui) de décider de ce qu’il y avait lieu de faire », fort du soutien « des Marocains ». C’est faux et le roi l’a rappelé au chef du gouvernement en lui envoyant ses deux conseillers.

Le retard est donc du seul fait d’Abdelilah Benkirane, qui se voit rappelé à l’ordre constitutionnel, publiquement et fermement. Il a eu deux mois et demi pour mettre en place sa majorité et former son gouvernement. Il ne l’a pas fait, il devra incessamment en assumer les responsabilités.

Le PJD

Le parti de Benkirane, se sentant à tort seul sur la scène politique, a décidé de verrouiller les négociations et de rejeter, avec force d’invectives et d’insultes, les autres partis. Lors d’une récente réunion de son secrétariat général, il a décidé de convoquer son Conseil national pour mi-janvier, une date qui sonne comme un ultimatum unilatéral de la fin des négociations.

Le roi, garant donc des institutions et du bon fonctionnement des institutions, a  pris le parti de Benkirane de vitesse, fixant, lui, un ultimatum non dit, mais que le texte du communiqué indique clairement.

Le parti islamiste modéré, dit-on, s’entoure de toute la vertu en parlant au nom du peuple et en se présentant comme son champion dans la défense des institutions, de la démocratie, de la vertu, du Bien et de l’intégrité. Et Benkirane renchérit en criant à qui veut l’entendre qu’il n’est nullement intéressé par les postes et les privilèges, les honneurs et les avantages, et que son seul « souci » à lui est le bien de la nation. Mais la nation n’a pas de gouvernement, à un moment où les enjeux externes (Sahara, Afrique, Sommet de l’Union africaine en janvier, repositionnement géostratégique et géopolitique…) et internes (loi de finances, investissement…) pèsent lourdement sur le « bien de la nation », et l’handicapent en l’absence d’un gouvernement.

Et maintenant ?

L’entrevue de Benkirane avec les deux conseillers du roi est une forme de renouvellement de la confiance du roi en son chef du gouvernement, qui est de fait reconduit dans ses fonctions de chef du gouvernement désigné. Mais cette marque de confiance est quelque part teintée d’irritation royale car le chef de l’Etat n’a pas reçu son chef du gouvernement, mais l’a saisi par personnes interposées. Des conseillers certes, mais des personnes interposées quand même.

A partir de maintenant, le roi reprend la main, et « attend » la suite des événements. Soit Benkirane accélère la cadence des concertations, soit il devra passer la main à quelqu’un d’autre au sein du PJD. Le scénario de convocation d’élections anticipées est à écarter, car le Maroc, en pleine poussée diplomatique internationale, n’a nullement besoin de montrer à l’étranger une image de pays en crise politique.

Que pourra faire Benkirane ?

Revoir Aziz Akhannouch, qui, dans l’intervalle de ces deux mois, a multiplié les contacts et verrouillé, lui aussi, la scène politique en s’alliant officiellement à l’UC et officieusement au MP et à l’USFP, et discuter « sérieusement » avec lui, loin de tout angélisme ou émotion politiques, du type de « j’ai donné ma parole à l’Istiqlal », ou « l’Istiqlal est un grand parti national dont on ne peut se passer », ou encore « je suis le chef et c’est à moi de décider »… Il faudra bien composer avec le souhait d’Akhannouch d’avoir un gouvernement homogène qui serait celui de la majorité sortante. Et si Benkirane accepte de se séparer de l’Istiqlal, le RNI pourrait à son tour s’éloigner de l’UC, selon la même logique d’un discours débarrassé de tout angélisme.

Attendre un arbitrage royal qui, comme en 2013 quand ni Benkirane ni Salaheddine Mezouar (alors chef du RNI) ne voulaient contracter ensemble et qui avaient attendu, et accepté, l'arbitrage du roi qui avait aux dires mêmes de Benkirane rapproché les points de vue.

Déclarer son échec au roi, qui n’aurait d’autre alternative que de choisir un autre dirigeant du PJD pour former le gouvernement (Elotmani, Ramid, Rabbah, Daoudi…) ou aller vers de nouvelles élections. C’est la première thèse qui sera privilégiée.

Dans tous les cas de figure, le roi remonte à la manœuvre et, en pleines préoccupations internationales, décide de rappeler Benkirane à ses devoirs.

 

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