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Publié le 21 décembre 2016

Qui pourrait succéder à Abdelilah Benkirane à la tête du PJD ?

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C’est désormais chose acquise, et il faut en rendre grâce au PJD, dont les statuts sont scrupuleusement respectés : le secrétaire général du parti, Abdelilah Benkirane, ne pourra pas briguer un troisième mandat à la tête de sa formation. Il y est arrivé en 2008, puis a été reconduit en 2012. Il faudra lui trouver un remplaçant en 2017, lors du Congrès prévu au premier semestre de l’année qui vient.

Rapide histoire du PJD

L’actuelle dénomination du parti islamiste modéré fait suite à celle de Mouvement populaire  démocratique et constitutionnel, ou MPDC. Le changement est intervenu en 1998, un an après les élections législatives de 1997.

A l‘époque, c’est sur l’impulsion de l’ancien ministre de l’Intérieur Driss Basri que le MPDC du Dr Abdelkrim Khatib avait accueilli dans ses rangs les membres du Mouvement Unicité et Réforme, le fameux MUR, lui-même issu de la Chabiba islamiya, laquelle était une organisation pas vraiment plongée dans la violence, mais pas non plus chantre du pacifisme le plus absolu. Ses quatre dirigeants, Abdelilah Benkirane, Saâdeddine Elotmani, Abdallah Baha et Mohamed Yatim, avaient alors intégré le MPDC et la (pas si) longue course du PJD vers le gouvernement, à défaut du pouvoir, avait commencé.

Le PJD est passé de 9 députés en 1997 à 42 en 2002, puis 46 en 2007 et, année de consécration avec la première place, 107 en 2011. En 2016, le PJD a encore augmenté son avance avec 125 sièges à la Chambre des représentants.

Le Dr Khatib est resté chef du parti jusqu’en 2004, année de l’élection de son second, le Dr Elotmani, au poste de secrétaire général. En 2008, par plus de 1.600 voix contre un peu de 700, Abdelilah Benkirane accède à la surprise générale à la tête du PJD, et il est triomphalement reconduit en 2012. D’une ambition forcenée, l’actuel chef du gouvernement gardera cependant une solide rancœur contre Elotmani, qui lui avait ravi le poste qu’il convoitait en 2004.

En mai 2016, un congrès extraordinaire s’est tenu pour maintenir les instances du parti un an encore, et surtout permettre à Benkirane de diriger la campagne électorale en sa qualité de numéro 1 du parti. C’était là une manière d’imposer l’homme comme futur chef du gouvernement en cas de victoire législative le 7 octobre, mais aussi un message aux autres formations et à l’Intérieur, leur indiquant que le parti est soucieux du respect de ses statuts, qui fixent à quatre ans la période d’un congrès et des instances qui en sont issues.

Une fois que Benkirane sera parti, le PJD ne sera plus vraiment le même, tout le monde s’accordant à dire que le phénomène PJD est surtout celui de Benkirane.

2/ Comment se déroule l’élection du secrétaire général ?

Que ce soit pour le PJD, son bras idéologique et prédicateur, le MUR, ou encore son syndicat l’UNTM, il est une règle générale dans la mouvance. Personne ne se présente ou ne brigue les suffrages. On est adoubé, puis éventuellement élu.

Un premier tour a lieu, durant lequel les congressistes inscrivent 3 ou 5 noms de candidats qui leur paraissent valables, sans même leur accord. Une fois les trois, ou cinq, premiers sortis de ce tour, on leur demande s’ils acceptent de continuer la course. Si c’est oui, le second tour se tient et un vainqueur est annoncé.

Cela limite les vocations et incite les ambitieux à travailler plus, pour monter plus dans l’échelle du parti. Il faut être très connu et particulièrement reconnu pour voir son nom inscrit sur les « petits  papiers » des congressistes le jour de l’élection venue. Et personne n’achète personne, ni n’impose rien à personne, comme c’est (largement) le cas ailleurs…

A titre d’exemple, le Dr Saâdeddine Elotmani avait vu son nom émerger parmi les trois premiers lors de l’élection du chef du MUR en 2014. En effet, lors du premier tour de cette élection, c’est Ahmed Raïssouni qui était en tête avec 340 voix, suivi de Moulay Omar Benhamad  (le fameux Casanova, derrière le MUR) avec 322 voix, Ouss Errimal avec 209 voix et Saâd-Eddine El Othmani et Abderrahim Chikhi avec 166 voix chacun. L’ancien ministre des AE avait poliment décliné, faisant état de sa fonction de président du Conseil national du parti, et c’est Chikhi, que personne n‘attendait, qui a été élu.

3/ Les candidats potentiels à la succession d’Abdelilah Benkirane

Quel que soit l’heureux élu qui prendra la suite de Benkirane, le PJD ne sera plus vraiment le même. Son irrésistible avancée est très grandement due à la personne tantôt rugueuse tantôt conciliante, toujours populairement sympathique, de Benkirane. L’homme est un excellent tribun, sachant mêler l’humour au ton grave à chacune de ses sorties oratoires ou médiatiques. Il a contribué au changement de discours de la classe politique. Mais des poulains, il en a.

Saadeddine Elotmani. A tout seigneur tout honneur. Le bon psychiatre Elomtani est très apprécié au sein du PJD, et même en dehors… étant l’un de ses fondateurs et l’une de ses figures de proue. Il a été secrétaire général de 2004 à 2008, puis ministre des Affaires étrangères de janvier 2012 à octobre 2013, avant de prendre la tête du Conseil national, ce qui fait de lui le numéro 2 du parti. Il est (aussi) diplômé en études islamiques et auteur à succès pour les questions religieuses. Tout le monde au parti se rappelle de son refus de prendre un autre portefeuille que les AE en 2013, préférant quitter le gouvernement et « ne pas être responsable de l’éjection d’un de ses camarades de parti », expliquait-il alors.

De par sa nature et sa profession, Elotmani est bien plus ouvert sur le monde et ses évolutions, sur la société et ses mutations, qu’aucun autre dirigeant du parti. Il a toutes les chances de retrouver le fauteuil de secrétaire général.

Mostafa Ramid. Avocat de profession, il a toujours été le loyal et fidèle compagnon de Benkirane, qui avait réussi à l’imposer au gouvernement en 2012, au poste ultra sensible de la justice. Et des Libertés, avait insisté Ramid. Son passage au gouvernement a été remarqué car il sera parvenu à faire avancer quelque peu du moins les choses, faire promulguer la loi organique sur le pouvoir judiciaire, moderniser plus ou moins l’administration judiciaire, et sévir (parfois) contre des magistrats indélicats.

Mais Ramid est un pur et dur de la mouvance islamique. Conservateur jusqu’au bout des ongles, bigame (c’est sa vie privée, mais il se trouve qu’il est un homme public), nerveux et irascible, il est quand même apprécié par les bases du parti. Plusieurs fois élu à Derb Soltane à Casablanca, il a su endosser l’habit d’homme d’Etat au ministère, malgré des sorties ravageuses sur la religion, l’adultère et les libertés individuelles.

Mais Ramid est sectaire et en faire un chef de parti serait inquiétant, ici, pour les Marocains car l’homme est résolument conservateur de la catégorie des faucons, islamiste qui s’est adouci, tout en gardant des restes d’intolérance, et traditionnaliste engagé.

Aziz Rabbah. Il est le représentant de la jeune garde du parti, dit-on... Considéré comme carriériste par un grand nombre de membres du parti, il n’y est pas très populaire. Son passage à la tête du puissant et tentaculaire ministre du Transport et de l’Equipement n’aura pas bouleversé le département. Il a eu du mal à succéder à l’Istiqlalien Karim Ghellab, qui a tenu la fonction dix années durant.

Ingénieur analyste et statisticien, Rabbah est président du Conseil de la Ville de Kenitra, reconduit en 2015, mais il a les dents longues, tellement longues qu’un jour, Abdelilah Benkirane lui a lancé, en public : « Attends ton tour ». Il risque de l’attendre longtemps.

Lahcen Daoudi. Ministre de l’Enseignement supérieur, député de Beni Mellal sur plusieurs législatures, Daoudi est économiste de formation, et populiste de tentation. Homme des médias, présent sur tous les plateaux télé ou radio, entretenant des relations plus que cordiales avec les journalistes, il a su maintenir des amitiés avec tout le spectre politique.

Et il a été secrétaire général adjoint du PJD de 2008 à 2012. Il en est fier, et le répète à satiété, mais ne semble pas rechercher les postes et les honneurs. Marié à une Française, il est ouvert (ou semble l’être) sur le monde et les nouvelles conditions de communication et de libertés.

Les « autres », en liste d’attente pour plus tard, sans doute… Mustapha el Khalfi, docteur en science politique, idéologue du parti (avec d’autres), il est la plume de Benkirane en particulier et du PJD en général. Il a bataillé dur comme fer pour faire passer le Code de la presse qui, il faut l’admettre, est révolutionnaire. Critiqué, insulté même pour son Code, il a tenu bon, multiplié les réunions, fait quelquefois preuve de sournoiserie, mais il n’a jamais renoncé  et a finalement a réussi à faire adopter le texte. Malaimé car trop intellectuel, il fut en 2012 le chantre de cette chose étrange qu’est l’ « art propre » et voulait imposer un théologien à chaque débat télé, avant que le roi Mohammed VI n’y mette bon ordre…  El Khalfi vient de passer avec succès l’épreuve du suffrage universel en se faisant élire en octobre dernier à Sidi Bennour.

Il y a également Slimane Elomrani, actuel secrétaire général adjoint et véritable cheville ouvrière parlementaire du parti. Il connaît tous les rouages et personnages du parti et d’ailleurs, mais Elomrani est plus un homme d’appareil qu’un homme d’Etat, plus à l’aise avec les dossiers et leurs ressorts qu’avec la grande politique et ses mentors.

La question qui reste est alors la suivante : Abdelilah Benkirane restera-t-il chef du gouvernement, ou jettera-t-il l'éponge pour ne pas avoir su concilier tout le monde et rapprocher les divergences ? Le roi Mohammed VI le déchargera-t-il de cette fonction, pour y désigner quelqu'un de plus souple, au sein même du PJD ?

Si BEnkirane quitte la présidence du gouvernement, toute la donne pourrait changer... Et les membres du PJD, furieux, pourraient finalement changer les statuts ou créer une exception statutaire pour laisser Benkirane en poste au secrétariat général deleur formation.

Aziz Boucetta

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