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Publié le 27 avril 2016

Sahara/Minurso : Que se passe(ra)-t-il à l’ONU ? Les rapports de forces en présence

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« Le mois d’avril, qui coïncide avec les réunions du Conseil de Sécurité sur l’affaire du Sahara, est devenu un épouvantail qu’on agite à la face du Maroc et, parfois, un moyen de pression ou d’extorsion »… Ainsi s’exprimait Mohammed VI le 2, avril, devant ses pairs du Conseil de coopération du Golfe. Et, de fait, les informations, désinformations, intoxications et autres indiscrétions filtrent toujours en cette fin de mois d’avril.

1/ Indiscrétions

La semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères d’Espagne José Manuel García-Margallo avait indiqué aux médias de son pays que le climat était « détestable » au sein du Conseil de Sécurité, en raison du bras de fer engagé entre Rabat et le Secrétariat général des Nations Unies, après la visite controversée de Ban Ki-moon au Sahara et en Algérie, où il a parlé de Sahara « occupé »… On connaît la suite. Le Maroc a élargi le front de ses soutiens ; en plus des traditionnels (et bien incertains) Etats-Unis et de l’habituelle (quoique molle) France, le roi Mohammed VI s’est spectaculairement assuré de l’appui de Vladimir Poutine et se prépare à aller en Chine.

Mais face à ces lignes qui bougent, José Manuel García-Margallo (ci-contre) a précisé que le CS attend le projet de résolution américain et qu’il y avait une possibilité de prorogation technique de deux mois du mandat de la Minurso, dont Rabat avait déclaré 84 membres persona non grata en mars.

C’est donc Washington qui a la main à New York, sur ce dossier. Mais les Etats-Unis y sont représentés par Jeffrey Feltman, collaborateur direct de Ban Ki-moon et l’Envoyé de celui-ci, l’ancien ambassadeur à Alger Christopher Ross. On peut attendre une résolution qui n’aille pas à l’avantage du Maroc…

De fait, selon certaines informations rapportées par nos très informés confrères du Le360, le projet de résolution soumis par les Etats-Unis confirme les appréhensions de Rabat, avec une exigence du retour de la Minurso au Sahara, le respect du cessez-le-feu (des tirs marocains avaient été rapportés contre une caravane de dromadaires longeant le mur de sable) et la reprise des négociations entre les parties,  « de bonne foi et sans conditions préalables ».  La résolution proposerait également le fameux renouvellement technique de deux mois, demandant à Ban Ki-moon de rédiger un autre rapport à cette date…

Cependant, il n’y aurait pas de mention au référendum d’autodétermination, refusé par Rabat, pas plus que de recensement des populations de Tindouf.

2/ Intransigeance du Maroc

Le projet de résolution US apparaît défavorable au Maroc dans cette confrontation avec le SG de l’ONU. On pourrait dire le combat de David Contre Goliath. Mais à y voir de plus près, rien n’est aussi sûr…

En effet, voyant le coup venir et animé de la volonté de ne pas se laisser surprendre encore une fois, le Maroc a émis plusieurs signes forts, en réagissant avec virulence et clarté à toute manœuvre remettant en cause la marocanité du Sahara.

Il a engagé un bras de fer avec la Suède en septembre 2015, car elle envisageait un rapprochement avec le Polisario, il a suspendu ses relations avec l’Union européenne pour cause d’arrêt de la Cour de justice de l’Europe, il a violemment réagi aux faits et gestes de Ban Ki-moon pour les raisons citées plus haut.

On pourrait dire, et cela a été dit, qu’il s’agit d’une diplomatie du coup de gueule, d’une politique colérique, mais pas tant que cela, si l’on y regarde de plus près…

3/ Le rapport de forces

Le soutien américain au Maroc étant aussi variable qu’incertain et celui de la France acquis mais avec bien peu de fermeté, le roi Mohammed VI a enchaîné les voyages et les contacts, depuis plusieurs mois.

Les Russes. Ainsi, son très spectaculaire rapprochement  avec la Russie de Poutine en mars avait donné lieu à « une Déclaration de partenariat stratégique approfondi » entre Moscou et Rabat. En diplomatie, les mots ont un sens : stratégique et approfondi signifient que désormais, les deux pays se considèrent comme alliés (très) proches. Le Maroc a « sécurisé » le Conseil de sécurité, à travers le point 15 de cette Déclaration : « La Fédération de Russie soutient les efforts du Conseil de Sécurité et de  l'Envoyé Personnel du Secrétaire Général des Nations Unies, Christopher ROSS,  en vue de parvenir à une solution politique mutuellement acceptable au problème  du Sahara Occidental, dans l'intérêt des populations et conformément aux  principes et objectifs de la Charte des Nations Unies. La Fédération de Russie  tient dûment compte de la position du Royaume du Maroc concernant le règlement de ce problème. La Fédération de Russie et le Royaume du Maroc ne soutiennent  aucune tentation d'accélération ou de précipitation dans la conduite du  processus politique, ni aucune sortie des paramètres déjà définis dans les  résolutions actuelles du Conseil de sécurité. La Fédération de Russie prend  note des projets socio-économiques dans le but du développement du territoire  et de l'amélioration des conditions de vie des populations qui y vivent ».

On retiendra l’expression « une solution politique mutuellement acceptable » qui évacue l’autodétermination et maintient le litige aux Nations Unies sous le Chapitre VI (solution acceptée par les parties), éloignant le spectre agité par des chancelleries sur le glissement vers le Chapitre VII (solution imposée). De plus, quand on parle de « solution politique », on rejette de fait le référendum, solution juridique selon le jargon onusien.

Par ailleurs, la Russie de Poutine déclare tenir « dûment compte de la position du Royaume du Maroc concernant le règlement de ce problème », ce qui signifie le soutien clair à l’autonomie proposée, et entretemps mise en œuvre, par le Maroc. Les Russes affirment également refuser toute « tentation d'accélération ou de précipitation dans la conduite du  processus politique », dans une allusion à une politique musclée envers Rabat. Et, enfin, Moscou a pris note du vaste plan de développement lancé au Sahara en novembre dernier.

Tout cela signifie que Poutine se tient aux côtés de Rabat, et sa position de membre permanent au Conseil de Sécurité est rassurante pour le Maroc.

Le Conseil de coopération du Golfe. Dans le communiqué final publié à l’issue du Sommet Maroc-CCG, on a mentionné « un bloc stratégique uni, dès lors que tout ce qui touche à la sécurité d’un Etat, concerne la sécurité des autres »…. « Dans le même sillage, les dirigeants des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont réaffirmé leur position de principe au sujet de la question du Sahara marocain qu'ils considèrent également une question du CCG. Ils ont réitéré leur position favorable à la marocanité du Sahara et leur soutien à l’initiative d’autonomie présentée par le Maroc, comme fondement de toute solution à ce différend régional artificiel. Ils ont également exprimé leur rejet de toute atteinte aux intérêts suprêmes du Maroc, au vu des indicateurs dangereux que ce dossier a connus durant les dernières semaines ».

Les pays arabes du Golfe disposent, qu’on le veuille ou pas, de l’atout incontournable de l’argent, et des marchés qui vont avec… Tant les Etats-Unis que l’Europe y réfléchiront à deux fois avant de porter atteinte aux intérêts du Maroc, aussi clairement et explicitement soutenus par des pays à la tête de fonds souverains de plusieurs milliers de milliards de $.

Les entreprises européennes et américaines se bousculent aux portes du Golfe pour enlever les marchés publics particulièrement juteux. Ce sont elles qui feront pression sur leurs gouvernements, dans des systèmes politiques où la collusion entre la finance et la politique n’est plus un secret pour personne.

La Chine. Autre membre permanent du Conseil de Sécurité, Pékin est aussi approché par Rabat dans le cadre de son changement de positionnement stratégique. Voici ce qu’a dit l’ambassadeur chinois à Rabat, en début de semaine : « Il faudra raffermir le partenariat économique et stratégique entre les deux pays et de renforcer la présence chinoise en Afrique en positionnant le Maroc comme porte d'entrée sur ce continent, et ce en tirant profit de ses potentialités économiques et civilisationnelles et en matière d'investissement tout en lui permettant d'avoir un positionnement privilégié sur le marché chinois ».

Pékin veut se frayer une autre porte d’entrée vers l’Afrique, et considère le Maroc comme étant cette nouvelle porte. Les chefs d’Etat des deux pays en parleront lors de la visiste du roi chez le président, programmée pour ce mois de mai.

Or, les Chinois, au Tibet, autant que les Russes, en Crimée, connaissent et comprennent les problèmes de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale. Le Maroc a joué là-dessus, et il a été convaincant.

L'Afrique. Le Maroc a su s'imposer en Afrique, continent prometteur et terre d'accueil de volumes sans cesse croissants d'investissements occidentaux. Désormais, on considère Rabat comme incontournable pour toute entrée en Afrique. Rabat, et Mohammed VI en particulier, ont su se montrer efficaces en combinant différents tyypes de diplomaties, économique et politique, financière et solidaire, militaire et sécuritaire, religieuse et spirituelle.

La COP 22. Enfin, le Maroc est présent en force à l'ONU à travers la COP 22 qu'il reçoit en novembre prochain. Rabat s'est imposé comme "bon élève" de la lutte contre le réchauffement climatique. L'Accord de Paris ayant été signé vendredi à New York (photo ci-contre) par la presque totalité des nations présentes à la COP 21 française, son prolongement sera acté à Marrakech, dans une étroite collaboration entre la France, les Etats-Unis et le Maroc. cela procure un atout moral, et économique, supplémentaire à Rabat dans son bras de fer contre le SG de l'ONU.

4/ Et s’il n’y avait qu’un renouvellement de deux mois de la Minurso, avec exigence du retour de ses personnels ?

Cela ne serait aucunement un camouflet pour le Maroc qui, comme on l’a dit, a sécurisé le CS de l’ONU. Rabat aura montré son intransigeance face à la communauté mondiale dans tout ce qui concerne la marocanité du Sahara, et a multiplié ses soutiens, tant diplomatiques qu’économiques et financiers.

Quelle que soit le sens de cette résolution, qui pourrait d’ailleurs ne pas être votée si elle est vraiment hostile au Maroc, Rabat n’aura qu’à s’y soumettre, afin de montrer sa bonne disposition envers la communauté internationale. Mais les messages auront été émis, et bien reçus par tout le monde.

On observera très attentivement, néanmoins, la position de la France dans ce dossier. Il est des moments, en diplomatie, où il faut choisir son camp et définir avec précision ses amitiés. Paris n’aura que trop longtemps « joué » entre Alger et Rabat. Mais c’est au Maroc que les Français ont désormais le plus d’intérêts (économie, sécurité, présence en Afrique…), ne laissant que la (patho)psychologie et les douloureuses survivances historiques sur le terrain algérien…

Aziz Boucetta

 

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