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Publié le 04 avril 2016

Benkirane le laïque, par Sanaa Elaji

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Quand j’avais commencé à m’intéresser aux affaires et questions politiques, je me rappelle que l’une des premières idées que j’avais assimilée est que l’acteur politique qui se respecte, individu soit-il ou parti, ne change pas ses opinions au gré du vent mais affiche des idées pérennes… Et quand il arrive que les attitudes changent, cela doit refléter alors un changement d’orientation claire, de sorte que toute évolution idéologique ne doit pas être un flottement, en fonction de la qualité de l’interlocuteur ou des fluctuations conjoncturelles.

Mais par la suite, j’ai appris que dans mon pays, hélas, les intervenants politiques ne répondent pas toujours à cette définition. Quelqu’un peut adhérer à un parti autoproclamé moderne ou progressiste mais, dans le même temps, il accable ses adversaires et les traite d’homosexuels pour le simple fait qu’ils ont osé le critiquer. Un autre peut émarger dans un parti de gauche mais il se dresse devant la liberté d’expression d’autrui dès lors qu’on touche à la religion, à la morale ou encore à l’identité. Un troisième peut se prétendre dirigeant islamiste, avant que l’on ne s’aperçoive qu’il a mis bien de l’eau dans son… lait !

« Je n’ai jamais dit et je ne dirai jamais que l’islam est la solution à tous nos problèmes ! »…

Fort bien, M. le très vertueux et respectable chef de notre gouvernement…  Mais…

Quand vous dites dans vos meetings populaires ou dans vos sorties médiatiques que les pluies sont tombées parce que « Dieu vous aime », (ce qui, en creux, signifie que Dieu n’aime pas les non-PJDistes, mais cela est un autre débat…)

Et quand vous aviez refusé, lors de l’édition 2012 du Forum de Davos, de partager la table de ceux qui boivent du vin…

Et quand vous nous affirmez en toute confiance et sérénité que le prélèvement sur salaire des jours de grève est indiqué dans le Coran…

Et quand votre ministre, par ailleurs membre dirigeant de votre parti, Mustapha el Khalfi défendait avec la dernière énergie les cahiers des charges de l’audiovisuel, aux fins d’imposer la diffusion des 5 prières quotidiennes sur les chaînes du service public (sachant que les Juifs marocains ont également droit à la télé), et qu’il défend l’idée de faire participer un homme de religion à tous les débats télévisés…  Je m’interroge encore au demeurant ce que dirait un théologien dans une émission sur notre intégrité territoriale… Que ce territoire appartient bien au Maroc, si Dieu le veut ? Que dira-t-il dans un débat sur nos relations avec l’Union européenne ? Que les Européens sont des infidèles qui doivent verser leur dîme pour entretenir avec nous des relations économiques ? Et tout cela n’est que partie des mesures religieuses que votre gouvernement a prises, M. le chef du gouvernement…

Et quand le même ministre dans ce même gouvernement et de ce même parti s’évertue à interdire les publicités des jeux de hasard pour cause de haram (sachant que ce sont les jeux de hasard qui sont prohibés et non leur pub… mais cela est une logique que M. el Khalfi ne semble pas encore vraiment assimilée)…

Et quand le dirigeant PJD Abdelaziz AFtati fait un esclandre à bord d’un avion dont l’équipage a diffusé le film « Spiderman », et qu’il proteste avec véhémence que nous sommes musulmans et que nous ne devons pas visionner des baisers (Vade retro, Satanas) à l’écran…

Et quand le ministre de la Justice et dirigeant lui aussi du PJD souhaite inclure les crimes d’honneur dans le projet de Code pénal, puis qu’il prévoit moult peines de prison ou autres dans le même Code, limitant ainsi les libertés collectives et individuelles, en défense de l’identité musulmane…

Toute cela donc, et la liste n’est pas exhaustive, ne relève-t-il donc pas d’un référentiel religieux que vous considérez comme étant le fondement de vos orientations et de vos programmes électoraux ?

Notre mémoire collective dans ce pays paraît bien pantelante… mais nous n’en oublions cependant pas que le PJD insère la religion partout dans ses décisions, grandes et petites : dans l’enseignement, dans les avions, pour la pluviométrie, dans le traitement des affaires de violence, dans le prélèvement dans les salaires, dans les opérations bancaires… etc. Et même quand le comportement de certains dirigeants de votre parti peut nourrir de justes questionnements idéologiques, on leur trouve des excuses. Ainsi, par exemple, quand Salah Yatim avait gagné 500.000 DH dans un tournoi de poker, son heureux papa Mohamed avait argué qu’il ne s’agit pas là d’un jeu de hasard et qu’il n’est pas haram… Certes, nous ne pouvons ni ne devons imputer à quiconque d’entre nous les faits et gestes de ses progénitures, mais quand nous émettons des fatwas pour prendre leur défense, alors nous en devenons coresponsables.

Et donc, ceux-là mêmes qui introduisent la religion à tout bout de champ et dans tous les secteurs d’activités, quand ils ne trouvent pas de solutions aux problématiques sociales, économiques, juridiques, ils découvrent tout à fait subitement que l’islam n’est pas la panacée, la solution à tous les problèmes… ainsi, l’islam deviendrait-il une couverture de nos décisions et un cache-misère de nos manquements.

En tout état de cause, nous partageons le dernier propos de Benkirane, en ce sens que l’islam n’est effectivement pas la solution à tous nos problèmes… de même que d’après ce que je sais de notre religion, un dirigeant musulman et pieux ne saurait être suffisant pour garantir le paradis au peuple.

Que nous ayons, donc, un chef de gouvernement pieux et musulman ne peut nous assurer la félicité dans l’au-delà et, à l’inverse, que nous ayons un chef du gouvernement laïque, ou même mécréant, ne pourrait nous envoyer en enfer. Selon la logique musulmane, l’entrée au paradis ou en enfer est nécessairement tributaire de nos comportements, de nos faits, gestes et intentions.

Et donc, cher M. Benkirane nous n’attendons pas de vous que vous nous ouvriez les portes du paradis, de même que nous ne nous intéressons pas à vos convictions religieuses, à votre foi et à votre conception de l’islam comme étant une panacée ou non. Ce que nous voulons, en revanche, c’est un peu de paradis sur terre, qui passerait par un peu plus de sécurité dans nos rues et nos villes, par un enseignements de bonne facture qui sauverait la société des cataclysmes sociaux et économiques qui menacent…  que vous nous assuriez, autant que faire se peut, un progrès économique qui procurerait un minimum de vie décente aux citoyens… que vous nous apportiez une véritable égalité entre ces mêmes citoyens, dans leurs droits et leurs devoirs aussi… que nous puissions, nous autres femmes, ne pas être violentées et qu’après la police et la justice nous pensent peut-être  responsables de nos malheurs… que vous veilliez à ce que nous disposions d’un véritable paysage audiovisuel qui nous ressemble, sans que nous n’ayons besoin d’aller nous regarder chez les autres… Que vous nous garantissiez de plus grandes marges de libertés collectives et individuelles… Que vous vous assuriez que nous n’entrerons pas en prison en raison de nos intentions, de nos croyances ou de notre foi, que nos droits ne soient pas, plus, bafoués, au nom des traditions, des us et coutumes, et d’interprétations pseudo religieuses qui ne grandissent pas notre islam… Votre piété et la nôtre n’ont rien à voir avec tout cela…

Finalement, je m’inspire de la profonde et existentielle question de l’ami et confrère Hicham Rouzzak : « pourrions-nous dire alors que le chef du gouvernement est devenu laïque, sans que personne ne nous accable ou ne l’accuse, lui, d’apostasie, d’athéisme, de mécréance et de non croyance en notre identité et notre islam, comme on pourrait l’attendre des amis de Benkirane ? ».

Al Ahdath al Maghribiya

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