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Publié le 28 février 2016

On arrête tout, on bloque tout, et on reprend depuis le début, par Taoufiq Bouachrine*

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Alors qu’il était en exil à Londres pour y conduire la résistance française contre l’Occupation nazie, le général Charles de Gaulle se plaignait de ses amis bien plus que de ses ennemis. Il endurait l’arrogance de Churchill, il encaissait le mépris de Roosevelt et il souffrait particulièrement de constater que la voix de la France était occultée par ses propres alliés. Il avait alors dit que « de Gaulle ne mord pas ses amis, mais il tient à leur faire savoir qu’il a des dents acérées ». Et c’est précisément le sens du message adressé par Rabat à ses amis européens qui ont ignoré ses demandes.

Le Maroc a été fortement irrité quand il a vu ses alliés et partenaires européens se comporter à son égard et pour la très sensible question du Sahara d’une façon où le pragmatisme le disputait à la provocation, en plus d’une certaine forme de condescendance… l’Union européenne (UE), en effet, a présenté un recours à sa manière auprès de la Cour de justice européenne contre sa décision de décembre portant annulation de l’Accord agricole entre Rabat et Bruxelles. La Commission n’a pas permis au premier concerné par cette affaire de présenter ses vues quant à la façon de former ce recours et de formuler la réponse de la Commission à la Cour.

Les interlocuteurs européens de Rabat ont coupé les téléphones et l’écoute puis ont adopté le comportement qu’ils souhaitaient, indifférents et sourds aux demandes du Maroc… jusqu’à ce que soit rendue publique la décision du gouvernement marocain, jeudi dernier, qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre, avec la suspension de toutes les relations avec Bruxelles en protestation de l’atteinte aux intérêts supérieurs du Maroc.

La décision de la Cour de justice européenne, annoncée en décembre 2015, avait annulé l’Accord agricole entre le Maroc et l’UE, et avait été articulée autour de trois points extrêmement graves  aux yeux de Rabat :

1/ Le Maroc y est considéré comme puissance occupante au Sahara et, ainsi, il n’a aucun droit de contracter des accords concernant ce territoire. Même les Nations-Unies ne sont jamais allées aussi loin, reconnaissant l’autorité administrative de Rabat au Sahara.

2/ Le Polisario est reconnu comme le représentant légitime et unique des populations sahraouies, une position que même lui n’affiche plus depuis longtemps puisqu’il négocie avec le Maroc, en plus du fait que parmi les négociateurs marocains, il se trouve plusieurs Sahraouis ;

3/ L’arrêt et les attendus de la Cour de justice européenne ouvrent la voie à la contestation d’accords bilatéraux entre le Maroc et plusieurs capitales de l’UE.

Pour toutes ces raisons, le Maroc  a mis au point et en place une stratégie de défense, tant dans le fond que dans la forme, pour contester cette décision. Il a ainsi demandé à ses partenaires de Bruxelles d’entendre son argumentaire et d’en tenir compte en se retenant de présenter un recours en référé qui priverait Rabat d’exposer ses arguments. Les experts juridiques du Maroc ont appelé leurs homologues de Bruxelles à contester les attendus et les fondements de l’arrêt des juges européens pour établir leur non-légalité et leurs manquements, afin que cela ne se reproduise plus à l’avenir.

Or, nos amis européens, qui ont pris l’habitude et se sont accommodés d’une diplomatie marocaine douce, doucereuse et pusillanime, ont fait peu de cas de la position de Rabat et de ses vues et suggestions. Ils ont donc déposé leur recours en référé, sans autre forme de procès ou de concertation, n’ayant en ligne de mire que les intérêts économiques, leurs intérêts, menacés par la Cour de justice. Autrement dit, ils ont gardé les yeux rivés sur les sardines, occultant le droit international et ses principes et exigences… C’est pour cela qu’ils ont formé un recours sur la forme, uniquement. Bruxelles ne voulait en fait rien d‘autre qu’éviter de léser les bateaux de pêche espagnols naviguant au large de nos côtes et que l’arrêt des juges européens allait empêcher de travailler. Il fallait laisser faire cet accord de pêche, laisser vivre la relation halieutique entre Rabat et Madrid, sachant que tout cela était bancal, largement en faveur des Espagnols en particulier et des Européens en général.

Les Européens, bien malheureusement, ne croient pas en des partenariats réels entre avec les pays du Sud… A leurs yeux, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et les pays subsahariens ne sont rien d’autre que des clients quand il s’agit de commerce, de marchés quand on parle de stratégie économique, de policiers face à la menace terroriste, de gendarmes veillant à bloquer les flux de migrants venus du sud et d’élèves dociles auxquels on inculque des leçons en matière de gouvernance, de démocratie et de droits de l’Homme… Dans ces relations, il y a toujours le professeur et l’élève, le maître et l’esclave, le client et le fournisseur, le riche et le pauvre, le puissant et le faible, le Nord et le Sud, le tout étant séparé par les lignes infranchissables des intérêts, des cultures, des mentalités…

Oh certes, il existe bien des Européens éclairés qui croient en les vertus de la coopération, du partenariat et de la communauté des destins humains, mais ces gens ne gouvernent ni ne prennent des décisions. Et quand bien même ils seraient un jour, ce qui arrive parfois, aux postes de responsabilité, ils endossent immédiatement la logique ancienne, celle où l’intérêt prime sur le principe, où l’égoïsme tord le cou à la coopération, où la domination arrogante l’emporte sur l’humilité… autant de larges questions philosophiques et intellectuelles dont nous ne débattrons pas ici.

Le gouvernement Benkirane a pris une décision sans précédent qui fera date dans les relations entre Rabat et Bruxelles : un pays pauvre du Sud a regimbé face à la plus puissante union politique et économique dans le monde, suspendant un partenariat, dans l’attente de reconsidérer les conditions qui devront désormais être fondées sur le respect de l’Autre et des clauses communément décidées.

Une pensée pour le défunt et ancien ministre Larbi Messari qui disait souvent à nos partenaires espagnols : « Oubliez les senteurs des sardines et les effluves iodées dans vos relations avec le Maroc » !.

Akhbar Alyoum

*Le titre original est « Motion d’ordre »

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