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Maroc |

Publié le 23 octobre 2015

Benkirane vs Akhannouch… rien ne va plus… mais tout ira bien…

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L’argent crée des frictions et des intimités, c’est bien connu… et le gouvernement marocain ne fait pas exception ; cette semaine, les relations se sont brusquement et brutalement tendues entre le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane et Aziz Akhannouch à propos du Fonds pour le développement rural et les zones montagneuses, doté par la loi de finances d’un budget de 55,8 milliards de DH.

Les faits

Dans son discours de la fête du Trône, le roi Mohammed VI avait dit ceci : « ont été examinés environ 20 800 projets, dédiés à plus de 12 millions de citoyens, vivant dans plus de 24 mille Douars, avec un budget global de 50 milliards de dirhams environ. Afin de garantir le succès d’un chantier social aussi ambitieux, nous invitons le gouvernement à établir un plan d’action intégré, fondé sur le partenariat entre les différents départements ministériels et les institutions concernées, en vue de trouver les moyens de financement des projets et de définir un échéancier précis pour leur mise en œuvre ». Le gouvernement a donc établi « un plan d’action intégré » et le Fonds a été doté d’un budget de 55,8 milliards de DH. Jusque-là, tout va bien…

… mais un article du projet de loi de finances, publié par le Bulletin officiel, précise que c’est le ministre de l’Agriculture qui devient l’ordonnateur de ce budget, en lieu et place du chef du gouvernement. Cet article 30 du PLF qui  déclenche alors les hostilités.

Les commentaires vont alors bon train. Sur le plan politique, on a contesté la décision de remettre les clés du Fonds à Akhannouch, en en dépossédant son chef. Sur le plan électoral, certains membres du PJD ont suggéré que c’était là une occasion pour mieux et plus s’implanter dans le monde rural. Sur le plan tactique, on a considéré cela comme une manœuvre des ministres des Finances et du directeur du Trésor pour dépouiller le chef du gouvernement de ses prérogatives. Sur le plan moral, on a tout imputé à Akhannouch.

Les médias entrent dans la danse

Et là, les médias entrent en jeu… Premier à rapporter l’information, comme souvent, Medias24 précise que le choix politique (et technique) d’Akhannouch est logique car il jouit de la confiance de tous, et aussi de celle du roi Mohammed VI. Et puis, le chef du gouvernement qui était l’ordonnateur du Fonds déléguait souvent sa gestion à son ministre de l’Agriculture, ajoute le site.

Et alors Akhbar Alyoum, (très) proche du PJD, sort jeudi. En Une, en grand et en rouge : « Benkirane très en colère contre Akhannouch » et son éditorial, signé Taoufiq Bouachrine et titré « les entourloupes des ministres », attaque au bazooka aussi bien Akhannouch que son collègue au finances Boussaïd, et même Fouzi Lakjaâ, directeur du Trésor, leur imputant la responsabilité d’avoir retiré le tapis de sous les pieds de Benkirane.

Conseil de gouvernement tumultueux et réactions en cascade

Aussi, en conseil de gouvernement du jeudi 22 octobre, l’échange entre le chef du gouvernement et son ministre de l’Agriculture ont été particulièrement acerbes, le second rappelant au premier qu’il l’avait informé de la disposition, destinée à fluidifier les choses, étant entendu que le monde rural, bénéficiaire du Fonds du même nom, relevait du ministre de l’Agriculture ; Benkirane a démenti et Akhannouch a insisté. Benkirane s’est dit en colère et Akhannouch de rétorquer qu’il l’était encore plus.

Plus tard, ce même jeudi, des membres éminents du PJD sont montés au créneau pour contester la légalité de l’article 30, préparant une riposte du groupe PJD au parlement lors de la discussion du PLF ; quant à Akhannouch, il a laissé entrevoir la possibilité d’une démission avec perte et fracas du gouvernement, « si la confiance ne règne plus », comme l’a suggéré son entourage.

Mais, pour revenir à cet éditorial d’Akhbar Alyoum, qui explique que personne parmi les collaborateurs de Benkirane ne l’a avisé de la chose, une question pourrait être posée. Si Benkirane n’est pas apte à contrôler ce qui se passe dans un PLF publié par le gouvernement, dont il est le chef, sur le Bulletin Officiel, est-il vraiment à même de contrôler les dépenses particulières et spéciales d’un Fonds de 55 milliards de DH (tout de même) ?

L’homme de confiance du roi

Mais qu’en est-il en réalité, connaissant précisément la réalité marocaine ? Et qui est Aziz Akhannouch ? Le ministre de l’Agriculture est un des hommes de confiance du roi Mohammed VI… Il a été nommé ministre de l’Agriculture en 2007 sous la couleur RNI, avant qu’il ne démissionne de « son » parti en 2012 pour préserver sa fonction dans le gouvernement Benkirane. Il est devenu un technocrate, donc adoubé par le palais… et c’est chez lui que le roi Mohammed VI a pris son repas du Ftour l’année dernière, signe de confiance et de proximité s’il en est.

Or, les 55 milliards dont été clairement, officiellement et solennellement demandés par le roi dans un discours du Trône. Il est donc tout à fait normal que ce soit Akhannouch, par ailleurs grand agriculteur et milliardaire habitué à ce genre d’opérations, qui conduise ce Fonds, dont Benkirane lui également et par ailleurs toujours délégué la gestion.

Et maintenant ?

Que va-t-il donc se passer maintenant, au parlement ? Des questions de forme et de susceptibilité, sans plus. Les élus PJD vont remuer ciel et terre pour amender l’article 30 du PLF et restaurer Benkirane dans sa fonction d’ordonnateur du Fonds, et ils vont obtenir très certainement gain de cause. Akhannouch restera en fonction parce que tel est le vœu du roi Mohammed VI, et ce sera heureux, mais ce sera lui qui gérera ce Fonds et la cagnotte qui va avec. Benkirane traversera cette tempête (levée, il faut le dire, par un édito qu’il n’a pas démenti) et y laissera des plumes, mais depuis le temps, il s’y est habitué.

Aziz Boucetta

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